La dynamique Molinari en explosion à Baie-Saint-Paul

Depuis sa mort, l’artiste n’avait pas eu droit à une telle rétrospective. (Œuvre de 2001, Sans titre)
Photo: Guy L’Heureux Depuis sa mort, l’artiste n’avait pas eu droit à une telle rétrospective. (Œuvre de 2001, Sans titre)

Que donne la somme d’un lieu en manque d’espace et d’un lieu en manque de reconnaissance ? Un résultat inattendu et grandiose, comme l’exposition Molinari en noir et en couleurs : 50 ans de molinarismes.

En accueillant près de 100 oeuvres (peintures, dessins et sérigraphies) entre ses murs, le Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul (MACBSP) permet, comme jamais depuis 20 ans, de voir une forte concentration de tableaux signés Guido Molinari (1933-2004). En fait, depuis sa mort, l’artiste n’avait pas eu droit à une telle rétrospective, l’ultime. Et plus personne ne l’attendait, à vrai dire.

Cette grande exposition porte la signature de la Fondation Molinari, dont les espaces dans le quartier Hochelaga à Montréal ne suffisent pas, visiblement. L’excentré musée de Charlevoix n’est pourtant pas immense et le fruit de la collaboration entre les deux établissements tient à deux salles, dont l’une est davantage un salon (ou zone de transition) qu’une aire d’exposition.

Accrochage audacieux

Le grandiose de cette aventure en « noir et en couleurs » repose dans l’accrochage, mené par Gilles Daigneault et Lisa Bouraly, les deux têtes de la fondation veillant à la mémoire du maître de l’abstraction. Avec audace, ils ont exploité la hauteur des murs comme on ne le fait plus, du moins pas avec des tableaux. Ils en ont mis plein les yeux et ont disposé les oeuvres sur deux rangées, a contrario de l’habituelle rigueur dépouillée.

Non seulement le résultat étonne, il ravit. Surtout dans la salle principale, grande aire ouverte : la variété chromatique propre au molinarisme n’y est que plus explosive. Avoir dans le champ de vision les bandes verticales si fétiches, du Sériel vert-bleu de 1968 à l’iconique Mutation jaune-ocre de 1964 (qui a valu à son auteur un prix à la Biennale de Venise 1964), puis les losanges jaunes des dernières années, ainsi que des monochromes bleus — et ce ne sont que quelques exemples —, relève presque du fantasme.

Cohérence et rythme

On ne peut pas dire que ça va dans toutes les directions ; il y a cohérence et rythme, tels qu’imposés par la peinture de celui qui disait, à 21 ans, n’être que le théoricien du molinarisme — et non de l’automatisme, comme l’aurait à l’époque énoncé un journaliste. Il s’agit d’une théorie somme toute personnelle, insufflée par le souhait de ne faire qu’à sa tête, dans une constante quête à renouveler, par la dynamique de la couleur, la surface à peindre.

Question d’éviter la vacuité du plancher, les commissaires ont placé trois tableaux sur des panneaux amovibles. Tourné presque dos à dos, chacun dans son univers à la manière des très distinctsMonolithique rouge (1961) et Contrepoint (1960), une composition mélangeant verticales et horizontales, ce trio d’oeuvres force les gens à ne pas se contenter d’une visite passive.

Deuxième salle

Plus petite, presque un cube, la deuxième salle accueille exclusivement les travaux en noir et blanc, dont certaines, comme Diagonale noire (1956) ou Abstraction (1955), sont des pièces fondamentales dans l’évolution d’une peinture sans limites. L’unité chromatique et la présence récurrente de la forme géométrique n’appellent pas moins la diversité.

Les techniques, certaines plus près de l’écriture, d’autres du hard-edge, les compositions, et même l’accrochage, varient d’un mur à l’autre. Davantage austères peut-être, ces noir et blanc (ou blanc et noir) gagnent ici en résonance. Plus que jamais, leurs surfaces bivalentes ne cessent de bouger.

Étalée sur 50 ans, l’expo aborde toutes les périodes, des débuts gestuels aux exercices des années 2000. Tout provient de la Fondation Molinari. Ça en dit beaucoup sur la richesse de la collection personnelle de l’artiste, certes, mais aussi sur l’importance pour lui de ne pas dilapider son oeuvre. Cette collection forme un tout, construit pièce par pièce, dont chaque élément a une valeur égale.

La rétrospective ne consiste pas en un défilé de chefs-d’oeuvre. Ceux-ci, que ce soit l’oeuvre de la Biennale de Venise ou Mutation vert-rouge, l’acrylique de 1964 sélectionnée l’année suivante par le MoMA de New York pour l’expo phare sur le pop art, The Responsive Eye, auraient été isolés dans d’autres circonstances. Ici, ils se retrouvent parmi d’autres, simples pas dans la longue marche de l’artiste. Structures, Mutations, Quantificateurs… L’art de Molinari, à plus d’un titre, est éclaté et prend à Baie-Saint-Paul tout un éclairage.

Molinari en noir et en couleurs : 50 ans de molinarismes

Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul (23, rue Ambroise-Fafard, Baie-Saint-Paul), jusqu’au 31 mai.