Le métier insolite de galeriste

«Un bon galeriste aide les artistes dans le développement de leur carrière, explique Rhéal Lanthier, commissaire et codirecteur de la galerie Art Mûr. Nous sommes des accompagnateurs.» Ci-dessus, une œuvre de Joseph Tisiga, intitulée Consequence for the poorly timed (2014).
Photo: Courtoisie Diaz Contemporary «Un bon galeriste aide les artistes dans le développement de leur carrière, explique Rhéal Lanthier, commissaire et codirecteur de la galerie Art Mûr. Nous sommes des accompagnateurs.» Ci-dessus, une œuvre de Joseph Tisiga, intitulée Consequence for the poorly timed (2014).

« Galeriste, c’est le plus beau métier du monde ! », lance joyeusement Daisy Desrosiers, directrice de la galerie Battat Contemporary. « Il faut vraiment être passionné, puisque ce n’est pas un milieu facile et il faut s’investir beaucoup », ajoute Rhéal Lanthier, commissaire et codirecteur de la galerie Art Mûr. Comme ses collègues, Jeanie Riddle, directrice et curatrice de la galerie Parisian Laundry, ne savait pas vraiment dans quoi elle s’embarquait au juste, à savoir « dans un incroyable univers de penseurs et de créateurs ! », déclare-t-elle. De même pour Benjamin Diaz, directeur de la Diaz Contemporary, un ingénieur qui a très tôt eu la piqûre pour l’art contemporain. D’origine mexicaine, il est venu s’installer à Toronto dans l’espoir d’« établir un dialogue entre la scène mexicaine et canadienne ».

À eux quatre, ils illustrent la diversité de ceux et celles qui exercent une profession insolite et ne consistant pas tant à vendre l’oeuvre d’artistes visuels, mais bien à accompagner ceux-ci dans leur carrière. « Un bon galeriste aide les artistes dans le développement de leur carrière, explique M. Lanthier. Nous sommes des accompagnateurs. »

Comment devient-on galeriste ?

Il est intéressant d’observer que, dans tous les cas, ce sont les hasards de la vie qui ont fait que chacun est devenu galeriste.

Ainsi, Rhéal Lanthier raconte qu’au départ son collègue François Saint-Jacques et lui oeuvraient dans le domaine de l’encadrement. « On a décidé de se lancer à notre compte, dit-il, en ouvrant un atelier d’encadrement. Mais, notre local étant beaucoup trop grand pour nos besoins, on a décidé de créer une synergie en y ajoutant une galerie d’art. » Il souligne au passage que c’est justement l’atelier d’encadrement qui a soutenu financièrement la galerie durant les premières années. « Ce qui n’est plus le cas maintenant », précise-t-il, ajoutant que la galerie Art Mûr existe depuis 19 ans, ce qui est en soi une belle réalisation, « puisque bon nombre de galeries ne survivent pas cinq ans ».

Pour sa part, Daisy Desrosiers a réalisé des études en histoire de l’art. « C’est par un concours de circonstances que j’ai été mise en contact avec les propriétaires de la galerie Battat Contemporary, dit-elle. Au fil de différents projets, on m’a offert de prendre les rênes de la galerie, ce que j’ai fait avec grand plaisir ! J’y suis depuis 2010, depuis les débuts de la galerie, et j’ai appris mon métier de galeriste avec nos artistes. »

Quant à Jeanie Riddle, c’est une artiste qui possède en même temps une maîtrise en arts (MFA). « Je suis devenue directrice et curatrice de la Parisian Laundry après y avoir organisé l’exposition pour ma thèse de maîtrise, raconte-t-elle. Nick Tedeschi et moi avons démarré la galerie sans savoir vraiment dans quoi on s’embarquait… C’était il y a 10 ans. » S’étant installés dans une ancienne buanderie, ils ont décidé de conserver le nom de celle-ci, Parisian Laundry.

« Je suis d’origine mexicaine, explique Benjamin Diaz, et j’ai ouvert l’une des premières galeries d’art contemporain de Mexico en 1983. Après presque 20 ans de travail, j’ai décidé de venir vivre à Toronto avec Paul Saint-Amour, mon partenaire canadien. On a ouvert la Diaz Contemporary en septembre 2005. »

Que fait un galeriste ?

Comme l’explique Benjamin Diaz, un galeriste représente un groupe d’artistes visuels qu’il juge « particulièrement intéressants », par l’entremise d’une programmation d’expositions bien pensée. « Nous cherchons à entrer en dialogue avec le marché de l’art contemporain canadien et international, dit-il, parfois en collaboration avec d’autres galeries et établissements. »

Ce que confirme Jeanie Riddle, dont la galerie présente jusqu’à 15 expositions par année : « Nous produisons également des expositions satellites dans d’autres grandes villes et nous participons à des foires internationales, notamment à Miami, New York et Toronto. »

Pour sa part, Daisy Desrosiers relate qu’un galeriste travaille de près avec chacun des artistes qu’il représente, afin de faire progresser leur carrière. « Nous cherchons à donner une direction logique, dit-elle. Qu’est-ce qu’on met sur la table cette année ? Vers quoi peut-on se diriger après une exposition ? Que cherche-t-on à atteindre ? »

La galeriste élabore donc une « feuille de route intéressante » pour chacun de ses artistes ainsi que pour le public. « Je les accompagne à travers différents projets, je trouve les informations nécessaires, je contacte les collectionneurs, etc., explique-t-elle. J’essaie aussi d’être toujours à l’affût des diverses occasions pour mes artistes, pour des demandes de bourse, pour des projets de résidence, etc. »

« Notre rôle consiste à construire une carrière, confirme Rhéal Lanthier, et donc à aider les artistes dans leur cheminement. On les conseille, on les aide à participer à différentes expositions, etc. On sensibilise aussi les autres intervenants — les conservateurs et directeurs de musée — à la démarche des artistes qu’on défend. »

En faisant ainsi mieux cheminer et connaître leurs artistes, les galeristes espèrent ainsi créer une demande pour leurs oeuvres — une démarche qui exige d’eux énormément d’investissements, notent-ils. « Notre travail consiste à faire avancer la carrière de nos artistes et à faire connaître leur travail grâce à des expositions et à des projets spéciaux, rapporte Benjamin Diaz. On approche aussi les commissaires d’établissement, les collectionneurs publics et privés. Tout cela en espérant créer un marché pour le travail de l’artiste. »

« On cherche aussi à promouvoir, sur la scène internationale, la visibilité du Canada, de notre ville et des artistes avec lesquels on travaille, ajoute Jeanie Riddle. Nous spéculons, nous prenons des risques… avec l’espoir d’obtenir une meilleure visibilité et de bons résultats. »

Et de conclure Rhéal Lanthier : « Je pense qu’il faut vraiment avoir une passion, puisque l’art contemporain, ce n’est pas ce qui se vend le plus facilement. Il faut s’investir beaucoup… mais c’est passionnant ! »