Flâneurs urbains dans les interstices de la ville

Jean-Philippe Luckhurst-Cartier, Fannie Latreille et Arnaud Grégoire jettent trois regards lucides sur la notion de flânage urbain à l’Espace projet.
Photo: Ludmila Steckelberg Jean-Philippe Luckhurst-Cartier, Fannie Latreille et Arnaud Grégoire jettent trois regards lucides sur la notion de flânage urbain à l’Espace projet.

J’ai toujours été étonné de voir ces panneaux que l’on peut retrouver un peu partout dans nos villes occidentales et qui interdisent — oh ! grand crime s’il en est un ! — le flânage. Oui, vous avez bien lu, le flânage, fléau de notre monde contemporain… Ne trouvez-vous pas que cela sonne un peu comme si le rêveur ou le poète était interdit dans nos cités ? Mais est-ce si faux ?

Cette prohibition qui vise bien sûr les vendeurs de drogue, les prostitués, ainsi que les méchants et malodorants itinérants permet aussi de se débarrasser facilement d’adolescents qui traînent dans un centre commercial ou devant un dépanneur, en train de « bummer » et qui pourraient faire fuir le respectable citoyen travailleur qui, lui, ne gaspille pas son temps et achète quelques produits avec de l’argent honnêtement gagné… Et si le flânage était une manière de lutter contre la logique capitaliste de la rentabilité et de la productivité à tous crins ?

 

Flâneur urbain

C’est de ce sujet passionnant du flâneur que le commissaire Guillaume B. Turenne a décidé de traiter dans son expo présentée ces jours-ci. En 2013, il a terminé une maîtrise en histoire de l’art à l’UQAM qui portait justement sur ce sujet, maîtrise qui avait le sous-titre suivant : « Exploration et expérimentation de l’espace urbain à travers les pratiques artistiques de Spurse, Jean-François Prost, Jean-Maxime Dufresne et Virginie Laganière ». Un mémoire qui réunissait des idées et des informations d’une grande pertinence. Dans le texte de présentation de son expo, B. Turenne explique comment, « pour le philosophe Henri Lefebvre (La production de l’espace),nous vivons dans un espace produit, qui agit à la fois comme marchandise à vendre, […] comme moyen de contrôle, d’aliénation et de domination […] qui ne peut être totalement contrôlable ».

À l’Espace projet, B. Turenne a réuni le travail de trois jeunes artistes qui mettent en scène ce désir de s’approprier l’espace urbain afin de faire « surgir un potentiel de résistance ».

Des espaces hétéroclites

 

Pour son installation intitulée Flâner Saint-Laurent où Crémazie, Jean-Philippe Luckhurst-Cartier s’est fait filmer parcourant un tronçon du boulevard Saint-Laurent. Il ne nous fait pas visiter la Main qui passe dans la Petite Italie, dans le Mile-End ou qui borde le quartier Milton/Parc. Ce n’est pas la Main branchée, au look pittoresque propret ou qui lentement se « disneyifie » qu’il nous montre…

Non, il a parcouru le boulevard Saint-Laurent dans sa partie nord, près de l’autoroute Métropolitaine. Un coin où se mélangent des non-lieux, comme le Burger King ou un petit centre commercial au parking totalement bétonné, avec des espaces ayant plus d’identité et de caractère…

Luckhurst-Cartier nous fait découvrir des espaces hétéroclites en faisant le tour de plusieurs commerces et immeubles. Il va à la boulangerie salvadorienne La Providencia manger pour la première fois un tamal (pour 2,75 $), se rend dans un Tim Hortons prendre un café et un beignet (pour 2,69 $), achète dans un Jean Coutu une paire de semelles Comfort (pour 4,58 $)… Ces semelles sont d’ailleurs clouées au mur avec d’autres éléments liés à ce parcours : cartes d’affaires des différents commerces visités, factures des produits achetés, mais aussi photos floues des gens qui passaient par là et que l’artiste présente comme des flâneurs… Il y a dans cette installation quelque chose de l’enquête anthropologique et de l’étude sociale. Pour conclure ce parcours de la Main, le dimanche 12 avril, de 14 h à 16 h, Luckhurst-Cartier fera une visite guidée de cette section du boulevard Saint-Laurent, à quelques enjambées de la galerie où il expose.

Toujours dans cette expo, vous trouverez le travail de Fanny Latreille qui, dans sa vidéo La rue la nuit, traite du fait que les femmes se sentent moins que les hommes en droit de déambuler à leur guise dans nos villes, en particulier le soir venu. La semaine dernière, l’artiste tenait d’ailleurs une séance d’autodéfense au parc Jarry. Enfin, les peintures d’Arnaud Grégoire complètent cette expo. Il y traite, entre autres, du fait que bien des quartiers se trouvent totalement transformés à travers la construction de condominiums et la « réduction de l’espace urbain à sa seule valeur marchande ».

Lors de votre visite, vous pourrez poursuivre votre réflexion sur le flâneur en vous plongeant dans plusieurs livres que le commissaire de l’expo a laissés à votre disposition à l’entrée de la galerie. Vous y trouverez l’ouvrage de Walter Benjamin sur Charles Baudelaire (un des premiers à avoir donné ses lettres de noblesse au flâneur), mais aussi Wanderlust. A History of Walking de Rebecca Solnit, Marcher, créer de Thierry Davila, L’art de se promener de Karl Gottlob Schelle…

Signalons que le dimanche 19 avril, à partir de 14 h, le commissaire de l’expo, B. Turenne, discutera avec l’artiste Arnaud Grégoire.

Le flâneur : art + urbanité critique

Commissaire: Guillaume B. Turenne. Avec Arnaud Grégoire, Fanny Latreille et Jean-Philippe Luckhurst-Cartier. À l’Espace projet, jusqu’au 19 avril.

À voir en vidéo