Lemieux et Pilon, trente ans de novations

Jérôme Delgado Collaboration spéciale
Créatif et prolifique, le duo Lemieux et Pilon a célébré ses 30 ans en 2014. Trente ans de travail aux confins des disciplines.
Photo: David MacLeod Créatif et prolifique, le duo Lemieux et Pilon a célébré ses 30 ans en 2014. Trente ans de travail aux confins des disciplines.

Ce texte fait partie du cahier spécial Conseil des arts

L’année 2014 a été exceptionnellement fertile pour la compagnie 4D Art et les deux hommes qui la pilotent, Michel Lemieux et Victor Pilon. Sur la scène de théâtres, dans les salles d’un musée, sur les parois d’un planétarium, ils ont été partout et l’ont été presque mur à mur, de janvier à novembre.

Créatif et prolifique, le duo a ainsi célébré ses 30 ans. Trente ans de travail aux confins des disciplines, avec « des spectacles hybrides et envoûtants qui marient le réel au virtuel, fusionnent les arts de la scène et les nouveaux multimédias », tels que définis sur le site Web de 4D Art. Il ne pouvait y avoir meilleur lauréat du Grand Prix du Conseil des arts de Montréal, une récompense multidisciplinaire attribuée pour une… trentième fois.

Trente ans et toujours à l’avant-garde. Il y a un an, un tel titre dans Le Devoir a non seulement fait sourire Michel Lemieux, il lui a permis de savourer une sorte de victoire sur les plus grands sceptiques.

« Quand nous avons commencé, les gens ne connaissaient pas le terme “ multidisciplinaire ”. On nous disait aussi que le multimédia n’était rien qu’une mode. Trente ans plus tard, à ces gens-là, on peut leur faire un pied de nez. »

Aujourd’hui, les deux comparses apprécient que les esprits se soient ouverts. La technologie est partout, y compris au théâtre et en danse, ça aide sans doute. C’est ce que Michel Lemieux qualifie de « contamination positive ».

« Des conseils des arts dans le monde ont décidé de décloisonner la façon de juger les disciplines. C’est réjouissant », dit celui qui prône une telle révision des programmes d’aide d’ici, fédéraux, provinciaux ou municipaux.

Entre suite et renouveau : c’est sur ce ton que Lemieux et Pilon ont vécu leur trentième année de création. Il y a d’abord eu Continuum, le projet cosmique créé pour le nouveau Planétarium de Montréal (lancé en 2013 et visible jusqu’en novembre 2014). Ils ont ensuite fait renaître Norman, leur spectacle-hommage au maître de l’animation, Norman McLaren, gros succès créé en 2007. Puis, il y a eu les nouveautés : la pièce Icare, créée au TNM et mise en circulation en France en mars 2015, et l’exposition Territoires oniriques, sorte de premier bilan du travail des deux complices présenté au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM).

Présentée dans le cadre de la Biennale internationale d’art numérique, l’expo comportait deux volets. L’un, rétrospectif, rassemblait les archives de spectacles nés depuis 30 ans. L’autre, davantage créatif, consistait en une installation immersive à multiples écrans, qui projetaient des extraits de ce même corpus déjà existant.

« On essaie chaque fois de rejoindre un autre public », dit Michel Lemieux, qui a noté que l’approche immersive « n’est pas encore complètement dans l’ADN culturel. Le cinéma 3D, ça reste frontal. Les gens ne bougent pas. Dans [l’installation Territoires oniriques], les écrans se répondaient, la narration allait d’un à l’autre. Il ne s’agit plus d’être devant quelque chose, mais dedans. »

À 4D Art, où l’on carbure à l’exploration, on n’avait jamais aussi bien été servi qu’en 2014. Or ce n’est pas parce que la machine roule depuis trois décennies qu’elle avance les yeux fermés, sous le ronron du pilote automatique.

« Plus les territoires sont nouveaux, plus ils sont difficiles à financer, concède Michel Lemieux. C’est la mécanique du marché, les théâtres comptent sur les abonnements, les musées, sur le nombre de visiteurs. Nos projets ne sont pas évidents à mettre en marche. C’est difficile de définir ce qu’on fait. »

L’ancien artiste de la performance et l’ancien photographe reconnaissent cependant qu’ils ont bénéficié, souvent, d’appuis d’individus qu’ils qualifient volontiers de visionnaires, parmi lesquels figurent Lorraine Pintal, directrice du TNM, et Nathalie Bondil, directrice du MBAM, « qui aiment croiser les mondes ». « Il y a [ceux qui défendent] les chasses gardées, il y a ceux qui brassent les cartes », dit Lemieux.

« C’est toujours très touchant que notre travail soit reconnu, commente Victor Pilon, savoir que des gens appuient notre démarche. Notre présence au Grand Prix fait d’autant plaisir que ce sont les pairs qui choisissent. »

C’est la seconde fois que 4D Art se retrouve en lice pour la récompense de 25 000 $. En 2008, année où l’organisme en danse Tangente avait obtenu les grands honneurs — choix qui soulignait déjà les 30 ans d’activisme culturel de sa directrice, Dena Davida — Lemieux et Pilon avaient été cités pour le remarquable spectacle Norman. Heureuse coïncidence, l’oeuvre mettant en vedette le danseur Peter Trosztmer a été remontée en 2014, trois ans après sa dernière présentation (au Center for Performing Arts, à Washington) et quatre ans après la fin de sa tournée canadienne.

Pour Victor Pilon, pas question cependant de voir Norman comme leur chef-d’oeuvre : « Chaque création est unique, elles sont toutes importantes. »

Michel Lemieux voit un ensemble de facteurs, et de créations, à la base de leur notoriété. Peut-être l’expo au MBAM a-t-elle marqué les esprits, finit-il par considérer, parce qu’elle offrait « un bilan de notre body of work, comme on dit en français ».

« Ma crainte, admet-il, a été estompée. On mettait côte à côte des créations et je pensais qu’on aurait de la difficulté à voir une ligne directrice. Mais on voyait une ligne très dessinée. On sentait l’évolution. C’est, je crois, ce que le Conseil des arts a voulu souligner. »

En toute humilité, Michel Lemieux et Victor Pilon se disent tout simplement heureux d’être considérés parmi d’autres créateurs. « Tous méritent de gagner », jugeait Pilon trois jours avant la cérémonie qui allait dévoiler le nom du lauréat.

Et à la question hypothétique suivante, « Que feriez-vous avec l’argent versé au gagnant ? », le duo répond qu’il l’investirait dans des projets futurs. Ceux-ci ne manquent pas. Parmi les plus avancés figurent celui qu’attend le Cirque de Soleil, inspiré du film Avatar, de James Cameron, et celui qui submergera Montréal dans une affaire de téléphonie mobile, appuyé par le dramaturge Michel-Marc Bouchard.

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