Elles font des paysages

Andréanne Godin, no 1 de la série Descriptions de paysages, 2015 (poudre de graphite sur papier Arches, 61 x 61 cm)
Photo: Paul Litherland Andréanne Godin, no 1 de la série Descriptions de paysages, 2015 (poudre de graphite sur papier Arches, 61 x 61 cm)

En activité seulement depuis 2011, la galerie Nicolas Robert a déménagé ses pénates du Belgo. Depuis janvier, elle occupe un local plus spacieux du Vieux-Montréal, rue King, où elle a fait de la galerie René Blouin sa voisine de palier. Ce rapprochement, au dire des deux galeristes, plaît de part et d’autre. Signe peut-être de cette bonne entente, les dates de leur programmation coïncident et, pour l’heure, le thème du paysage abordé par chacune des artistes exposées en solo, à savoir Andréanne Godin et Geneviève Cadieux.

Les artistes, comme leur galeriste respectif, sont de générations distinctes. Andréanne Godin présente sa première exposition personnelle chez Nicolas Robert. Formée à l’Université Laval, elle a fait ses débuts dans la capitale nationale avant de s’installer à Montréal pour y poursuivre des études de maîtrise à Concordia. La galerie FOFA, dans le giron de laFaculté des beaux-arts, lui a d’ailleurs consacré sa longue vitrine en 2011. D’autres solos ont suivi dans les centres d’artistes Circa et B-312, dans lesquels le travail de Godin s’est affirmé autour du dessin et du paysage.

Ce sont les dimensions sentie et vécue du paysage qui, de toute évidence, intéressent Godin. Force est de le reconnaître dans et aux abords de ses oeuvres, installatives souvent, qui refusent d’en livrer des images simples ou directes et qui, volontairement, contrecarrent sa représentation aboutie. C’était, par exemple, du graphite délicatement poudré sur un relief de papier évoquant la forêt incendiée de l’Okanagan Mountain Park. Ou, encore, le parcours décomposé d’une cueillette de bleuets dans la forêt boréale de son Val-d’Or natal.

Le morcellement de l’oeuvre comme les traces fragiles du dessin au graphite empruntent au fonctionnement de la mémoire sa capacité à réinvestir le souvenir de certains lieux desquels ne subsistent parfois que des détails. Tenaces, ils le sont pourtant, comme l’odeur, narrait l’artiste dans une de ses oeuvres, du sapin baumier. Les affects racontés ne trompent en rien sur les désastres qui façonnent également ces paysages. « L’abondance, disait-elle aussi, du minerai précieux » que sont les bleuets évoque au passage la convoitise autrement plus gourmande et dévastatrice de l’industrie pour d’autres matières premières dans cette région.

Dans l’actuelle exposition, la récolte de bleuets, véritable rituel, refait surface au moyen d’une série de paniers en porcelaine, entachés de sous-glaçure. L’inestimable fruit se fait ici traces ou, plus loin en quelques exemplaires, sculpté dans la roche de graphite. Ils sont combinés à un vaste dessin mural dont l’horizon laisse présager des retours en arrière. Divers facteurs ont transformé le territoire des souvenirs d’enfance.

À force de décanter ses expériences personnelles de paysage, Andréanne Godin en est venue à s’intéresser à celles des autres. Descriptions de paysages est le projet qui en découle et le volet de l’exposition le plus captivant. L’artiste a cette fois récolté la description écrite de paysages chers à des personnes qu’elle a ciblées par invitation, mais qui interpellent plus large. Qui, en effet, n’a pas en réserve un morceau de paysage gravé dans sa mémoire ?

Il est tentant de vérifier si les dessins sont fidèles aux textes, aussi présents dans l’exposition, mais l’essentiel est ailleurs. Il est dans le stratagème intersubjectif qui a consisté pour ces personnes à déléguer leur regard à l’artiste et, pour elle, à incarner par le dessin l’expérience très intime et répétée des sites décrits. Entre les mots et les images, le résultat cultive avec fécondité l’indicible, à mille lieues de la carte postale.

Geneviève Cadieux

La feuille de route de Geneviève Cadieux est substantielle et s’écrit depuis la fin des années 1980 avec René Blouin. C’est néanmoins une première dans ces vastes locaux qu’elle occupe intégralement. Elle y décline une série de photos découlant du flot de l’eau cadré serré dont le scintillement manipulé par ordinateur se voit serti d’aluminium. Dans ces images rendues picturales, les métaphores affleurent ; les surfaces sont de l’ordre de l’inconscient, du miroir et de l’autre, insaisissables.

Il y a l’eau et aussi le désert de Marfa révélés par trois images imposantes, qui semblent se jouer de nous, pour ce qui est de l’échelle des fleurs montrées, et qui invitent à la scrutation. Comme ce portrait de George (2015), en contrepoint, figure esseulée qui rappelle l’importance du regard dans le travail de Cadieux. Une rétrospective survolant 27 ans de production de l’artiste, dont l’ouverture aura lieu le 22 mars à la Dalhousie Art Gallery, devrait d’ailleurs permettre d’en prendre la mesure. Attendue, l’exposition sera présentée à l’automne 2015 par son organisateur, le Musée d’art de Joliette.

À travers les scènes de ta mémoire

Andréanne Godin

Geneviève Cadieux

Galerie Nicolas Robert