La ville, la nuit, le doute

Dans The End, la caméra survole le cœur de la métropole californienne, sous une musique de grande tension.
Photo: Aude Moreau Dans The End, la caméra survole le cœur de la métropole californienne, sous une musique de grande tension.

La pénombre dans laquelle sont plongées les salles de la Galerie de l’UQAM, en cette première semaine de mars, a des airs de cinéma. Ce n’est pas un hasard. L’artiste Aude Moreau, qui bénéficie pour l’occasion de sa première exposition dite d’envergure, a voulu se mesurer à la démesure cinématographique.

L’exposition La nuit politique a peut-être, dans son titre, quelque chose de La nuit américaine de Truffaut, c’est dans son âme qu’elle respire le septième art.

« Je mime l’industrie cinématographique », dit celle qui, de sa voix rieuse, avoue avoir investi de bonnes sommes d’argent qui l’ont endettée, allant jusqu’à louer les services de pilotes d’hélicoptère des grands studios hollywoodiens. Depuis 2010 et son intervention lumineuse sur la Tour de la Bourse montréalaise, elle parcourt l’Amérique du Nord à la trace de ses gratte-ciels, pour les filmer de nuit.

La native de la région du Poitou-Charentes (ouest de la France), établie depuis des lunes à Montréal, s’est arrêtée à Toronto, à New York, puis à Los Angeles. C’est là, à l’ombre d’Hollywood, qu’elle a tourné l’oeuvre-vedette à la Galerie de l’UQAM, une vidéo HD intitulée The End. Dans un plan-séquence de 13 minutes, la caméra survole, à vol d’oiseau (d’hélicoptère, en fait), le coeur de la métropole californienne, sous une musique de grande tension. Sur une des tours, selon l’agencement des fenêtres éclairées, on lit le titre de l’oeuvre.

« Je questionne les films-catastrophes et leur thématique fin du monde, ou fin de l’humanité, dit-elle. Mon film est à l’inverse. Il est contemplatif. La fin est en suspens, il n’y a pas de narration. »

Une longue carrière

Avec une carrière de près de 20 ans, ponctuée de performances et d’installations démesurées, Aude Moreau n’est pas une nouvelle venue. Elle a été révélée par des projets in situ où la matière, le tactile, dominait. Pour Le fil d’Ariane (2000, galerie La Centrale), elle avait peint de rouge toute une salle, peinture qu’elle avait ensuite minutieusement retirée. Son Tapis de sucre, dont elle a fait plusieurs versions, était porté par un vent de critiques sociales et politiques, qui ne se démentent pas maintenant qu’elle travaille l’immatériel. Que ce soit lors de son intervention Sortir à la Tour de la Bourse ou lors de toutes ces oeuvres photographiques, filmiques et sonores qui composent La nuit politique.

Urbains, architecturaux et nocturnes, les projets inspirés de Toronto, New York et Los Angeles sont pourvus d’une puissance formelle — la grille, le contraste noir-blanc, le jeu d’échelles. Leur point en commun ? La volonté de bousculer notre acceptation de la productivité et de la surconsommation et, par-delà, de contester les pouvoirs économique, politique et même culturel, si on pense à tout le volet hollywoodien qui domine l’expo à la Galerie de l’UQAM.

Si le travail en Californie a été complété, celui à New York et à Toronto est encore au stade de l’esquisse. Celui à Manhattan, dans le district financier, pose tout un défi, puisque l’artiste veut réunir vingt gratte-ciels à travers une ligne de lumière bleue, à la hauteur d’une soixantaine de mètres. « Il me faut encore convaincre les propriétaires ou locataires de ces espaces, mais j’ai confiance d’y arriver », dit celle qui évoquera, avec La ligne bleue, la montée des eaux advenant l’ultime catastrophe. « Soixante-cinq mètres au-dessus du niveau de la mer correspondent à la hauteur de la fonte de toutes les glaces de la planète », estime-t-elle.

« Less is more »

Dans la Ville Reine, Aude Moreau veut intervenir sur les tours du Toronto Dominion Center, conçues par Mies van der Rohe, avec une citation du célèbre architecte, sa non moins fameuse « less is more ». Il s’agira autant d’un hommage à la ligne de pensée moderniste qu’à une réflexion sur le vide des discours. Elle ne supporte pas que le commentaire, ce « je sens que… » de notre époque twitt, ait pris la place d’une argumentation plus approfondie.

« Je suis peut-être vieux jeu, mais je préfère lire des textes des années 1970 », dit celle qui a comme référents Michel Foucault ou Gordon Matta-Clark, l’artiste new-yorkais célèbre pour ses destructions de bâtiments. Et Truffaut, alors ? Non, c’est plutôt Guy Debord et ses films situationnistes, son antispectacle, qu’elle préfère.

À force de scruter les côtés sombres du monde, la pratique d’Aude Moreau a une forte teneur pessimiste. « C’est vrai que c’est assez dark », concède-t-elle, bien qu’elle aime mieux se qualifier de sceptique. « Je doute énormément, oui, mais ce doute est un moteur pour regarder, pour examiner. »

L’exposition La nuit politique est de si grande envergure que la seule galerie universitaire ne suffisait pas. Un des corpus de ce projet piloté par Louise Déry, directrice de la Galerie de l’UQAM, a été envoyé chez le marchand qui représente l’artiste, la galerie Antoine Ertaskiran, dans Griffintown. L’ensemble de la chose, soit une trentaine d’oeuvres tirés de quatre corpus, fera le voyage ensuite à Toronto, puis à Paris (au Centre culturel canadien) et au Casino du Luxembourg, un réputé « forum d’art contemporain ». Étonnamment, aucun arrêt n’est prévu aux États-Unis.

La nuit politique

Galerie de l’UQAM (1400, rue Berri, salle J-R120) jusqu’au 11 avril.