Charmes et ramifications cachées de la mer

À Istanbul, Sophie Calle a rencontré des aveugles à qui elle a demandé de partager l’ultime vision avant qu’ils ne plongent dans l’obscurité.
Photo: Galerie Perrotin et Paula Cooper Gallery À Istanbul, Sophie Calle a rencontré des aveugles à qui elle a demandé de partager l’ultime vision avant qu’ils ne plongent dans l’obscurité.

Des trois expositions en cours au Musée d’art contemporain de Montréal, celle de Sophie Calle a principalement attiré les projecteurs. L’oeuvre de l’artiste française constitue cependant un seul des trois éléments de la programmation du musée, qui, pour sa cohérence, tire avantage à être considérée dans son ensemble. Faute d’espace, il faudra revenir plus tard sur le travail du Britannique Simon Starling. Il convient d’aborder ici de front les projets de Calle et le film d’Allan Sekula, réalisé avec Noël Burch, pour lesquels la mer fait office de pivot.

Un large espace est réservé au travail de Sophie Calle, qui regroupe trois projets dont deux ont été réalisés récemment lors d’un séjour à Istanbul. Comme dans les oeuvres qui l’ont fait connaître dans les années 1980, l’artiste fait reposer son travail sur un énoncé de départ, sorte de protocole présidant à des relations ou à des échanges. Dans la métropole turque sise sur les rives du Bosphore, elle a rencontré des aveugles a qui elle a demandé de partager l’ultime vision avant qu’ils ne plongent dans l’obscurité ; et, à d’autres bien voyants, elle a permis pour une première fois d’admirer la mer.

L’empire du regard

Dans l’esprit de la série Les aveugles (1986), dans laquelle elle demandait à des aveugles de naissance de décrire l’image de la beauté et dont le seul exemple fourni dans l’exposition porte justement sur une vision fantasmée par un homme de la mer, l’artiste décante l’expérience sous forme de photographies et de textes. Les témoignages jouent sur les affects en révélant les circonstances et les causes de la perte de la vue. Entre texte et image, c’est l’empire du regard qui s’impose alors que l’artiste agit par procuration, donnant à voir ce que les aveugles, eux, n’ont désormais plus qu’à l’esprit. Le geste est symétrique de celui opéré par l’artiste ailleurs. Dans les récits autofictionnels qui composent son oeuvre, ne s’est-elle pas souvent volontairement défilée pour apparaître plutôt sous des figures multiples et inventées par la délégation à d’autres de son regard et de sa voix ?

Voir la mer (2011) se déroule en images filmées. L’installation vidéo cherche à créer une tension entre les sens, refusant aux visiteurs de jouir pleinement des vues agrandies de la mer, ici laissée dans le flou de l’objectif, dont la mise au point se porte plutôt sur les personnes qui, elles, contemplent. De là l’intérêt de la bande sonore qui rend le ressac de la mer envahissant. Mais l’oeuvre ne rend pas l’intensité escomptée de ce moment. Dos à nous, les portraits de ces Stambouliotes permettent au départ de se projeter aisément dans les confins de cette mer qui se convoite plus qu’elle ne se prend. Exception faite pour ce qui est de deux visages plus émus et scrutés longuement, cette magie s’évanouit cependant rapidement. Aussi vite que les portraits de ces personnes une fois retournées face à nous qu’un fondu au blanc fait disparaître.

Une affection pour la mer

À l’inverse, le film de Sekula, réalisé avec le théoricien Noël Burch, propose une expérience en profondeur de la mer, de sorte qu’elle ne soit plus cet « espace oublié » désigné par le titre. Il s’agit en quelque sorte d’une oeuvre synthèse pour l’artiste qui est mort en 2013. Son affection pour la mer l’a porté dans plusieurs projets, dont le plus manifeste et le plus imposant est Fish Story. D’autres oeuvres sont également apparentées à ce thème, comme Tsukiji (2001). La vidéo montrée dans une exposition de groupe à Dazibao, en 2009, auscultait les activités régulées de ce plus grand marché de poissons au monde, situé à Tokyo.

Fervent d’un réalisme critique, Sekula a développé une approche documentaire dans laquelle il met à contribution une part avouée de fictionnalisation, propre à révéler les enjeux souterrains de contextes précis. Dans The Forgotten Space, les horizons bleus des étendues marines se trouvent au coeur d’un commerce mondial qui transite par conteneurs standardisés sur les cargos. Le film retrace les répercussions néfastes de cette industrie chez les travailleurs éprouvés et les populations environnant les installations portuaires. Captivante, la démonstration s’avère aussi implacable.

L'installation Voir la mer (2011) se déroule en images filmées.
«La dernière image. Aveugle au divan», Sophie Calle (2010)

Pour la dernière et pour la première fois

De Sophie Calle, au Musée d'art contemporain jusqu'au 10 mai. Aussi: «The Forgotten Space» de Allan Sekula avec Noël Burch, au Musée jusqu'au 15 mars.