Des espaces satellites qui prouvent toute leur pertinence

Après avoir été exposée à l’édifice Belgo, l’installation de Stéphane Gilot sera présentée à Cuba.
Photo: Pierre-François Ouellette art contemporain Après avoir été exposée à l’édifice Belgo, l’installation de Stéphane Gilot sera présentée à Cuba.

L’installation Pièce pour cinq interprètes, lumière rose et silence, lieu presque clos, vide en apparence et rempli tout de même de sons, n’a pas été conçue sur un coup de tête, mais presque. Son auteur, Stéphane Gilot, qui a « toujours des projets qui germent », l’a réalisée en quatre mois. Un an après avoir été exposée pendant quelques jours dans un petit espace de l’édifice Belgo, au centre-ville, elle reprendra vie à Cuba. Stéphane Gilot la remontera, en mai, dans le cadre de la trentième Biennale de La Havane.

Pas mal pour une oeuvre créée dans une optique autre que celle du positionnement de l’artiste. Pièce pour cinq interprètes… a pris forme dans la salle pfoac221, sorte d’annexe non commerciale de la galerie Pierre-François Ouellette art contemporain (PFOAC). Ouvert seulement les samedis, cet espace, parmi les plus inusités du Montréal de l’art actuel, est une plateforme destinée, non pas aux artistes, mais aux jeunes commissaires. Il a permis à Ariane de Blois de travailler avec Stéphane Gilot. C’est elle qui a donné au projet sa dose d’ambiguïté, notamment avec l’idée d’une correspondance en guise de texte de présentation.

« C’est devenu un miniprojet de recherche en impliquant d’autres gens, avec d’autres compétences », dit Stéphane Gilot, qui a aussi invité Magali Babin, artiste sonore, à créer la composante audio de l’installation. « Des fois, c’est parce qu’il y a une occasion qui se présente, qu’un lieu a ses limites, qu’une chose émerge très rapidement. Il faut juste un déclencheur », croit-il.

Plus qu’une antenne

Des espaces en marge des lieux officiels, Montréal en a vu pousser ces dernières années. Le centre Circa, situé aussi au Belgo, a son POPOP, salle louée à des artistes en manque de visibilité. Dazibao, centre enraciné au Pôle de Gaspé, dans le Mile-End, possède son volet « satellite », un programme photo de longue durée sur les façades du Café Cherrier et du Marché Bonsecours. La galerie FoFA, de la Faculté des beaux-arts de l’Université Concordia, exploite une vitrine pour présenter, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, des projets indépendants des expos en salle.

Les missions de ces annexes varient entre le besoin de trouver des revenus d’appoint et le dessein de mieux se faire connaître. Or, à la galerie Leonard et Bina Ellen, autre entité de Concordia, l’espace satellite Sightings est plus qu’une antenne. Il s’agit d’un cube, non pas blanc, mais entièrement vitré, mobile, et qui pose aux artistes un beau défi.

« [Sightings] nous permet de réfléchir au contexte d’exposition, explique la directrice Michèle Thériault. Il aborde des questions que beaucoup traitent dans nos programmations : le lieu d’expo, l’espace qui n’est jamais neutre… [Avec Sightings], les artistes doivent gérer un espace quand même difficile. Ce ne sont que huit pieds, ils doivent penser à l’ajuster, à l’éclairer. Il faut être créatif dans les solutions. »

Ce cube nouveau genre est né en 2012 dans le cadre du 50e anniversaire de la galerie Leonard et Bina Ellen, à l’initiative de sa conservatrice des collections, Mélanie Rainville. L’idée de départ était de travailler à partir des oeuvres de la galerie. Depuis, cependant, les artistes invités peuvent y aller d’installations de tout acabit, comme l’actuelle proposition, signée Jinyoung Kim. Par le biais d’une maquette en béton et d’une vidéo, elle y reconstitue la maison d’une parenté à partir de ses souvenirs.

Pierre-François Ouellette, pour sa part, assure ne pas avoir eu de « vision commerciale » lorsqu’il a ouvert pfoac221 en novembre 2012. C’est une salle pour des projets expérimentaux, qui vise « à faire du bien », non sans risques.

Le galeriste veut ainsi redonner ce qu’il retire de son métier, souhait qu’il a eu à la fermeture de… La Paryse, resto couru du Quartier latin. « Je voyais plus que la fin des hamburgers. Avec l’argent qu’elle gagnait, la propriétaire du Paryse redonnait à la communauté en achetant des oeuvres d’art. Je me suis dit qu’on n’avait pas besoin de grands moyens pour le faire, dit-il,en toute humilité. L’idée [de la pfoac221] n’est pas de créer un autre espace pour des expositions. À Montréal, on est déjà gâté. Ce qui manque, ce sont des occasions, pour les commissaires qui débutent, de faire leurs preuves. »

Un espace de partage et d’échange

Cet hiver, la pfoac221 n’est pas occupée par un duo jeune commissaire-artiste établi, mais par Ed Pien. Le dessinateur et auteur d’imposantes installations en papiers découpés est déjà à l’honneur de l’officielle PFOAC. Pour la salle-projet, il se met sur le mode de l’écoute et de l’observation. Les samedis, on peut s’y présenter et dessiner sous son regard approbateur.

« L’endroit devient un espace de partage et d’échange. On discute abondamment et les frontières entre les participants et moi-même disparaissent peu à peu », explique-t-il.

L’actuel professeur invité de l’Université Concordia profite de ses samedis pour parler de processus de création, élément intrinsèque à ses dessins.

« Comme j’invite les visiteurs à intervenir dans l’espace, ça signifie que quelque chose de nouveau, de différent, d’inattendu, risque de se produire », dit celui qui promet que tous ces dessins serviront de matière pour une oeuvre ultérieure.

Indépendants du marché et de ses lois, dotés d’une souplesse qui manque aux programmations officielles, les espaces satellites possèdent leur atout dans la variable inconnue. C’est vrai pour les gens qui fréquentent l’Université Concordia et qui se frottent, dans le pavillon Hall, au cube Sighting, « ce gros machin », comme le désigne Michèle Thériault, qui n’a rien du kiosque commercial. C’est vrai aussi pour les artistes qui, comme Stéphane Gilot, profitent de concours de circonstances. Pour son repérage à Montréal, Jorge Fernández Torres, le directeur de la biennale cubaine, a tenu à sortir du circuit qu’on lui avait organisé. On lui a ouvert la pfoac221. Et le décalage entre la réalité du Belgo et celle de l’oeuvre de Gilot lui a plu, en accord avec le thème de sa manifestation : « Entre l’idée et l’expérimentation ».

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