Infiltrer les clichés

Derrière la belle apparence décorative des œuvres de Karen Tam se cache une ironie brutale (vue d’ensemble sur «Made in Britain»).
Photo: Galerie Hugues Charbonneau Derrière la belle apparence décorative des œuvres de Karen Tam se cache une ironie brutale (vue d’ensemble sur «Made in Britain»).

Par la plus grande des coïncidences, du moins en apparence, l’Orient, cette vaste et vague contrée fabulée par l’Occident, se trouve actuellement l’objet de plusieurs expositions. Au moment où le Musée des beaux-arts sort de l’oubli la peinture orientaliste de Benjamin-Constant, à l’édifice Belgo trois artistes d’origine asiatique parlent, à leur façon, d’identité culturelle. Au-delà des clichés, leurs expos montrent, implicitement, qu’il n’existe pas un Orient, ni même un Proche, un Moyen et un Extrême, mais une multitude de réalités.

Il paraissait comme une évidence de rapprocher Karen Tam, Ed Pien et Sayeh Sarfaraz : les deux premiers sont associés depuis des années au travail du papier découpé, la troisième s’adonne à cette technique avec un projet dévoilé tout juste avant la fin de 2014. Bien que leurs pratiques aient peu de chose en commun, il s’avère que tous trois sont d’honnêtes dessinateurs. Et leurs oeuvres, très personnelles, reliées à leurs propres parcours, s’inscrivent en faux contre un exotisme industriel et commercial.

Des trois, Karen Tam livre la critique sociale la plus explicite. Elle ne dénonce pas de manière littérale et sait user du trompe-l’oeil, comme le démontre l’exposition Made in Britain, son premier solo à la galerie Hugues Charbonneau et son premier à Montréal depuis des lunes. Ses vases (en papier mâché), son rideau en perles (de plastique), ses grands panneaux découpés, avec leurs imperfections et leur kitsch assumé, simulent toutes ces « chinoiseries contemporaines », comme les désigne le communiqué de presse de la galerie. Elles ne sont pas tant que ça « made in China », finalement.

Karen Tam s’est fait connaître en 2004 grâce à une minutieuse et irrévérencieuse reconstitution du resto chinois. Onze ans après ce mémorable Gold Mountain Restaurant, son propos n’a pas perdu de son mordant. Certes, on ne se trouve plus devant une installation immersive, mais devant des pièces autonomes — lire vendables.

Derrière leur (belle) apparence décorative, les onze oeuvres cachent une ironie brutale, autant par la pauvreté des matériaux (des restes industriels recyclés, comme un rouleau de papier) que par le mélange ou la confusion des références. Le rideau Turandot’s Trophies, clin d’oeil à l’opéra de Puccini qui fantasme une Chine médiévale, porte en son centre un soleil levant plus nippon qu’autre chose.

Qu’apprécie-t-on réellement dans une chinoiserie ? L’artificialité, la surface, l’apparence. Qu’elle soit faite ici ou ailleurs, peu importe, elle entretient l’idée qu’on se fait, qu’on veut se faire, de l’autre. Karen Tam nous le renvoie avec raffinement, même au moment d’aborder le racisme au Canada, sujet tabou. C’est le cas du papier doré Rex vs. Quong, l’oeuvre la plus ancienne (2006) et la plus politique, qui révèle, et ne révèle pas, une désuète loi interdisant aux restos chinois d’embaucher des Blancs.

Née en Iran, Montréalaise depuis 2008, Sayeh Sarfaraz est connue pour ses installations ancrées dans le commentaire politique, mais qui concernent davantage son pays d’origine que sa terre d’accueil. C’est le cas de Soulèvement social, exposée au centre Circa. La manière a cependant changé : les figurines de Lego et les couleurs enfantines qui faisaient la signature Sarfaraz ont cédé la place à des figures évanescentes, plus sombres, nées dans le vide d’une surface trouée.

Une série de panneaux découpés au laser flottent à la verticale. Sous un éclairage très étudié, les formes dessinées prennent une nouvelle dimension dans leur projection au sol. Chars d’assaut et soldats, personnages féminins, il y a toute une iconographie quisurgit. Elle évoque la confrontation, d’autant plus que chaque élément est multiplié comme s’il s’agissait de l’endoctrinement des masses et de la révolte de celles-ci.

La simplicité du geste artistique et la pauvreté des matériaux, d’ordre industriel une fois de plus (on les dirait sortis directement d’une quincaillerie) donnent à ce Soulèvement social son universalité. S’il est de bon ton d’imaginer les rues de Téhéran, il est aussi possible de voir la révolte, comme un ras-le-bol sans attache à une Asie lointaine et exotique.

Avec son nouveau solo dans la galerie qui le défend depuis longtemps (Pierre-François Ouellette art contemporain), Ed Pien réaffirme son penchant pour le dessin et les compositions complexes de grande dimension.

L’artiste semble cependant avoir abandonné la technique du papier découpé, celle qui lui a donné sa renommée au tournant des années 2000. Sa main, qui accumule encore les couches de dessins, entre tache et figure, s’exprime presque exclusivement à l’encre et à la gouache.

Ses « chinoiseries » à lui, et c’est le titre de sa plus récente série d’oeuvres sur papier, se réfèrent, comme chez Karen Tam, à la confusion des cultures. Pien y trace à l’encre bleue des motifs floraux dignes des porcelaines dites orientales, tel qu’imaginées par la France rococo et l’Angleterre victorienne. Il infiltre le genre de ses propres petits monstres oniriques et se moque à son tour des apparences et des préjugés.

Made in Britain

De Karen Tam, Galerie Hugues Charbonneau (372, rue Sainte-Catherine Ouest, espace 308), jusqu’au 21 février. Aussi: «Soulèvement social», de Sayez Sarfaraz, Circa art actuel (372, rue Sainte-Catherine Ouest, espace 444), jusqu’au 28 février. «Strangers in a Strange Land», d’Ed Pien, Pierre-François Ouellette art contemporain (372, rue Sainte-Catherine Ouest, espace 216), jusqu’au 28 février.