Le sceau politique

Maja Radanovic Ozegovic, Working on my Wings, 2012
Photo: Maja Radanovic Ozegovic Maja Radanovic Ozegovic, Working on my Wings, 2012

En ces temps d’austérité et de terrorisme, faut-il s’étonner si les artistes font résonner avec fracas les inégalités sociales et la violence ? À survoler les programmations des galeries et des centres d’artistes, on a à tout le moins l’impression que les prochains mois lanceront, sinon des cris d’alarme, d’innombrables questions vis-à-vis des attitudes politiques, économiques et culturelles qui plombent la planète.

Ça commence d’ailleurs en trombe avec l’exposition Made in Britain de Karen Tam, à la galerie Hugues Charbonneau (dès le 17 janvier). L’artiste n’a pas le discours sombre et morbide, mais derrière son exotisme séducteur, elle parle de surconsommation, de préjugés, de banalisation. Par son travail d’appropriation, Karen Tam se fait subversive. Cette première collaboration avec la galerie du Belgo marque son retour à Montréal, elle qu’on avait plus vue depuis la Triennale québécoise en 2007. Un étage plus haut, dans le même édifice et sur le même ton, la galerie B-312 ouvre sa saison avec une sélection d’artistes serbes dont les oeuvres ciblent « la mondialisation des échanges, des cultures et des savoirs ».

Ce 17 janvier est un de ces super samedis de l’année, bombés de vernissages. Parmi les nouvelles expos, notons celle qui regroupe, autour des relations de pouvoir et de résilience, les oeuvres de Milutin Gubash, Jérôme Ruby, Sylvain Bouthillette, Nicolas Dufour-Laperrière et Pierre Durette à Trois Points, autre galerie du Belgo. Au Pôle de Gaspé, dans le Mile-End, la jeune et discrète Thomas Henry Ross art contemporain propose Refaire le monde, avec les artistes Itziar Barrio, Catherine Bolduc, Julien Discrit, Jonathan Villeneuve et Kim Waldron. La même galerie insistera côté politique avec Le capitalisme au XXIe siècle (dès le 27 février).

La bombe politique, s’il y en a une, pourrait venir d’Édith Brunette, artiste révélée en 2011 avec un travail sur les caméras de surveillance. Pour son quatrième solo en cinq ans, cette voix forte de la critique sociale dévoile un projet (réalisé avec François Lemieux) sur l’austérité économique, au centre Articule. C’est une citation du premier ministre des Pays-Bas, Mark Rutte, qui donne le titre à l’expo Cuts Make the Country Better (dès le 14 mars). Philippe Couillard et Stephen Harper pensent-ils la même chose ?

Question bombes, Marc-Antoine K. Phaneuf s’y connaît, et Optica exposera ses « dessins d’explosion », qui s’attaquent à l’histoire et à ses symboles architecturaux. Ce centre sis au Pôle de Gaspé présente au même moment la « relecture critique et subversive des grands récits historiques » de Michael Blum (dès le 24 janvier). À noter que Phaneuf sera un des artistes les plus en vue cette saison, lui qui expose à Arprim, dès janvier aussi, un travail avec du matériel publicitaire, puis en avril au Lieu, à Québec, un projet sur l’éventuel retour des Nordiques.

Aude Moreau, artiste multidisciplinaire connue pour ses subtils commentaires sur le pouvoir économique, aura droit à l’importante expo monographique en art québécois qui prend place chaque hiver à la Galerie de l’UQAM. Intitulée La nuit politique (dès le 6 mars), l’expo réunit ses travaux enracinés depuis 2009 dans l’espace urbain.

À la galerie Les Territoires, The Classroom Without Guarantees (dès le 13 mars) se penchera sur l’impact de la réduction des programmes publics d’éducation en matière culturelle. Chez Art Mûr, Moving Still/Still Moving (dès le 7 mars) s’attardera aux changements presque imperceptibles et pourtant constants qui touchent le climat, la biologie ou la politique. Dans un même esprit environnemental, la galerie Leonard Bina Ellen (Université Concordia) présentera Exposer l’écologie des ressources (dès le 20 février), un projet international sur les matières premières.

L’arrivée du printemps coïncidera, sinon, avec le retour longtemps attendu de Carlos et Jason Sanchez, dont les images au contenu brutal et à la fine mise en scène dressent de terribles portraits de société. On n’en sait pas plus pour le moment, sinon que la Parisian Laundry exposera huit photos qui seront, de l’avis même de Jeanie Riddle, directrice de cette galerie de Saint-Henri, « dans le style Sanchez, ce qui signifie mal à l’aise » (ou malaise).

En vrac

Dans le noir. Si la Fondation Molinari ne fera pas dans le politique, l’approche esthétique de ses deux expos aura ses côtés sombres. Multi noirs met à l’honneur la production des dernières années de Francine Savard, figure clé de l’abstraction picturale et sculpturale, alors qu’une expo de dessins des années 1950 dominés par le noir rapprochera Jean Goguen du maître Molinari. À compter du 12 février.

Dans le récit. L’expertise en arts médiatiques de Nicole Gingras débordera cette année du FIFA, le festival de cinéma auquel elle collabore depuis fort longtemps, et atterrira au centre Vox. Le projet Faire des histoires, présenté dans le cadre du 33e FIFA, consiste en trois expos autour de la mémoire et des artistes Nikki Forrest et Kim Kielhofner, ainsi que du Groupe Intervention Vidéo, qui célèbre ses 40 ans. À compter du 28 février.

Nouvelles adresses. Pas une saison ne se déroule sans un déménagement. En 2015, la galerie Nicolas Robert, qui a quitté le Belgo, voisinera désormais la galerie René Blouin, rue King dans le Vieux-Montréal. Le nouvel espace sera inauguré ce samedi avec Martin Schop, dont les photos de paysages évoquent la peinture hollandaise. Le centre Dare-Dare, lui, quitte son emplacement du centre-ville et fera réapparaître sa roulotte en avril au… on ne sait pas encore où.