La rébellion (presque) sans carrés rouges

Christine Major, Rupture virile, 2014
Photo: Guy L’Heureux Christine Major, Rupture virile, 2014

De la révolution esthétique à la rébellion sociale, de l’outrage au code de la route au refus du travail productif, l’exposition Le désordre des choses déboulonne bien des normes. La Galerie de l’UQAM entame en effet l’année sur un ton politique presque rouge de colère.

À quarante-huit heures du vernissage, il ne manquait au Désordre des choses que des couches de peinture sur un mur et quelques vis qu’un technicien s’affairait à serrer. Il régnait déjà dans la galerie universitaire une impression de fini. La quinzaine d’oeuvres (peinture, photographie, vidéo, installation) étaient là, bien en place, bien… ordonnées. Le chaos annoncé par le titre ne prendra pas forme en salle.

« On a pensé à être désordonnées, mais on aurait nui au sens des oeuvres. Il n’y a pas de désordre [dans la salle], mais beaucoup de croisements. Ce n’est pas pépère non plus ! », s’exclame Thérèse St-Gelais, une des commissaires de l’expo avec la collègue du Devoir Marie-Ève Charron. Elle confie cependant que la publication électronique à venir, qui rassemblera les pensées de Jacques Rancière, de Rosi Braidotti, de Judith ou Jack Halberstam (auteur-e de The Queer of Failer), de Foucault aussi, « sera plus éclatée ».

Ni pépère ni littérale, Le désordre des choses, de l’avis de l’historienne de l’art et professeure à l’UQAM connue pour ses travaux d’ordre féministe, « n’est pas une expo militante ». Les douze artistes réunis, moitié québécois, moitié étrangers, peuvent cibler différents pouvoirs, les commissaires n’endossent pas tous les discours.

« Les tableaux de Christine Major me font encore résister à ce qu’ils offrent », dit Thérèse St-Gelais devant Rupture virile (2014), acrylique grand format où s’entrechoquent couleurs vives et contenu explicite. « Un homme nu dans une boutique de peluches a quelque chose de dissonant, de disgracieux. Le désordre, c’est aussi pour moi. Il doit m’interroger. »

Comme beaucoup de ses collègues, Thérèse St-Gelais a vécu de front le conflit étudiant de 2012, notamment au sein du mouvement Profs contre la hausse. Si l’expo inaugurée cette semaine n’est pas née entre deux manifs du printemps érable, elle découle quand même d’une prise de conscience sur la protestation et la désobéissance. Aussi peu militante soit-elle, Le désordre des choses donne à la révolte son droit d’existence.

« L’idée était de faire une expo qui offre des ouvertures dans le désordre. Il y a des solutions et elles font du bien », résume la porte-parole désignée de la manifestation.

Ébranler l’ordre dominant

Avec Mathieu Lefèvre, le regretté peintre montréalais décédé à 30 ans en 2011, la rébellion atteint l’art contemporain lui-même. Le cynisme esthétique qui a traversé sa courte carrière prend une tournure scatologique avec It Just Comes Out Naturally (2010), un tableau qui fait de la litière de chat un moyen d’expression artistique.

L’autorité muséale, elle, est ébranlée dans la vidéo Parlons d’oeufs ! (2010-2015), où la jeune artiste Arkadi Lavoie Lachapelle confronte le personnel du Musée d’art contemporain de Montréal avec des coquilles d’oeufs abandonnées clandestinement à l’entrée du bâtiment. De l’Allemande Rosemarie Trockel, l’expo présente une vidéo de 1994 qui s’attaque à la hiérarchie artistique, non sans violence.

Les questions de genre ou de sexualité, de maternité et de familles traditionnelles sont visées sous différents angles dans la petite section qui réunit une vidéo de la Londonienne Maria Marshall, une autre peinture de Christine Major et une photo de la Californienne Catherine Opie, dont l’autoportrait en Madone à l’enfant est peu conforme aux diktats sociaux.

L’ordre économique est mis à mal dans l’installation The Trainee (2008), de Pilvi Takala. L’oeuvre, constituée d’images, de mobiliers et d’un document PowerPoint, tire son origine d’une action d’infiltration. L’artiste finlandaise a réussi à se faire accepter comme stagiaire dans une grosse boîte de gestion financière, où elle s’est démarquée pour ne rien faire, sinon la grève. Ou pour passer la journée dans l’ascenseur. « C’est un sabotage à plusieurs égards [du] conditionnement du travail lié à la productivité », raisonne la co-commissaire de l’expo.

Connue pour ses photos de travailleurs, Emmanuelle Léonard propose une nouvelle série d’images sur des lieux de surveillance et d’observation de règles strictes. Or la dissension peut s’y manifester aussi, subtilement, comme le dit, ou ne le dit pas, la photo d’une morgue où repose une poupée. « À ce qu’il paraît, c’était une farce entre collègues. Le hasard a voulu que l’artiste soit passée ce jour. La morgue, c’est très sérieux, mais on est capable d’y rire », résume Thérèse St-Gelais.

L’expo ne sera pas exempte d’humour. Ni de curiosités, comme on le voit avec cette immense chose emballée de rouge que trimballe le duo de Mexico Melanie Smith et Rafael Ortega dans les rues de Lima, au Pérou. La vidéo Bulto (2011) montre que le désordre prend aussi racine dans le quotidien le plus banal.

Urbain autant que banal, le projet qu’expose Michel de Broin lance quand même des flèches envers les pouvoirs policier et judiciaire. Ses démêlés avec la justice remontent dans ce cas à 2007, alors qu’il faisait circuler à Toronto une Buick à pédales. Il déterre cette histoire avec une vidéo inédite, tournée dans le métro de New York, où des acteurs rejouent le procès, sans son décorum.

Pas d’expo militante, pas de manifs en vue dans Le désordre des choses. Le printemps érable n’a pas pour autant été oublié. La vidéo Consensus d’Édith Brunette, une des artistes les plus politisées issues ces dernières années des bancs de l’UQAM, revient sur la crise vécue au cégep Lionel-Groulx. Plusieurs protagonistes de l’époque discutent devant la caméra et, au dire, de Thérèse St-Gelais, l’impasse persiste. De telles oeuvres sont nécessaires, croit-elle, parce qu’elles « ébranlent l’ordre dominant ». L’expo tient à ce filon, celui de « permettre de penser autrement et de contester ».

Valeurs architecturales

Pour accompagner Le désordre des choses, la Galerie de l’UQAM présente dans sa petite salle le projet de fin de maîtrise de Marie-Ève Martel, intitulé Transcender l’architecture. L’artiste, qui pratique le dessin, la peinture et la sculpture, n’y va pas de main morte et propose son désordre à elle, transformant la salle, la scindant carrément en deux, avec une imposante maquette d’une part et un espace immersif de l’autre. Le projet découle de réflexions sur le paysage et sur la manière dont on l’habite. Marie-Ève Martel s’inspire de deux bâtiments, une cabane rustique dans le Massachusetts et une bibliothèque universitaire du Connecticut, pour tenir une sorte de dialogue entre autonomie et savoir institutionnalisé.

Le désordre des choses

Galerie de l’UQAM, 1400, rue Berri, salle J-R120, jusqu’au 21 février.