Exercices de transparence

Diffraction – Estuaire, lasers, plastique thermoformable rigidifié et résine époxy, 2014
Photo: Laurent Lamarche Diffraction – Estuaire, lasers, plastique thermoformable rigidifié et résine époxy, 2014

Pour qui n’aurait pu encore s’initier au travail de Laurent Lamarche, le Musée régional de Rimouski offre jusqu’en mars un contexte idéal. Dans cette première exposition muséale en carrière, l’artiste de Montréal présente une sélection serrée d’oeuvres produites au cours des quatre dernières années. Il a surtout, avec l’éclairé concours de la commissaire et conservatrice de l’art contemporain Ève De Garie-Lamanque, déployé et adapté sur mesure deux de ses projets. Ils trouvent en ces lieux une expression des plus abouties.

L’univers scientifico-artistique typique à Lamarche est campé d’entrée de jeu avec Fossile (2012). Le large tableau s’offre à la vue encastré dans une cimaise, avec ses motifs hybrides, à la fois organiques et mécaniques, qui s’agglutinent sur la surface. Le doux camaïeu gris évoque des formations figées dans la pierre ou l’imagerie de puissants microscopes capables de scruter le monde dans ses confins cellulaires.

L’oeuvre agit comme seuil, comme lieu de passage, en donnant à voir son verso et, par conséquent, en dévoilant en partie les artifices à la base des effets perçus. L’endos expose davantage la matière, du vulgaire plexiglas, et laisse deviner les gestes ayant engendré de tels motifs ; la matière a simplement été gravée par des outils dont la tête perceuse varie dans ses dimensions. Les procédés de travail, de cette oeuvre comme des autres, font d’ailleurs l’objet d’éclaircissements dans les textes d’accompagnement de l’exposition.

L’art et la science

À l’exemple d’une bonne part du travail de l’artiste, l’oeuvre se dévoile ainsi en deux temps : elle fascine, puis fait le jour sur ses moyens, plutôt rudimentaires. Comme pour ce qui est de la science dans ses visées — l’artiste se nourrit de son imagerie, de ses discours et de ses méthodes —, les oeuvres sont ainsi, au sens figuré, un modèle de transparence. Elles produisent des phénomènes, optiques et de perceptions, tout en mettant en scène leurs explications pour les rendre accessibles.

Loin donc de s’en tenir à ce qu’on pourrait qualifier de racoleurs effets spéciaux, le travail de Lamarche parle indirectement du besoin de transparence chèrement ressenti à notre époque. De cela précisément Stephen Harper se moque, comme semblent l’indiquer les entraves posées aux travaux des scientifiques. Rimouski et ses instituts de recherche en savent quelque chose pour avoir subi d’importantes coupes du fédéral dans un secteur de pointe comme celui de la recherche dans le domaine maritime, notamment en ce qui a trait aux impacts des hydrocarbures et autres contaminants sur l’espèce menacée qu’est le béluga.

C’est aux sciences de la mer et au paysage fluvial auxquels Laurent Lamarche a justement voulu faire écho dans cette exposition, en particulier avec Diffraction – Estuaire (2014), spécifiquement conçue pour le musée sis sur les rives de Sa Majesté le fleuve. L’installation lumineuse qui occupe la grande salle est une variation sur un dispositif qu’il a développé depuis 2012. Ce sont des lasers bleus, succédant à la série des rouges, qui tracent sur les murs d’évanescents dessins, en apparence réalisés par de complexes calculs. Pourtant, seuls des rayons traversant du plastique thermoformé et rigidifié causent ces chimères ; la preuve est là sous les yeux, au coeur de la salle.

La partie arrière de l’exposition présente quelques échantillons de la série d’impressions numériques C3H6-PLEX-01 (2011) et deux spécimens de la nouvelle série Transfigurateurs (2014). L’imaginaire scientifique s’impose encore par références de plats de Petri et de lentilles grossissantes. De vils plastiques, ces dérivés du pétrole que l’artiste emploie sciemment depuis ses débuts, s’y parent de mirifiques effets, figés qu’ils sont par la macrophotographie ou portant leurs ombres alors que des tiges les agitent mécaniquement, sous nos yeux. L’envoûtement ne doit pourtant pas durer.

Or, les atours sont une condition préalable. Ainsi le rappelle l’intervention lumineuse donnant sur l’extérieur. Tous les jours, une des fenêtres du musée s’anime en effet de projections bleutées. Cette mystérieuse activité graphique est une invitation à franchir les portes du musée, une invitation où imagination et fiction vont de pair avec connaissance et savoir.

Laurent Lamarche, D.E.Mo

Musée régional de Rimouski, 35, rue Saint-Germain, Rimouski. Jusqu’au 8 mars 2015.

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