Jack Bush, l’avant-gardiste tardif

Jack Bush, X sur vert printemps, juin 1974
Photo: Succession Jack Bush/Sodrac 2014 Jack Bush, X sur vert printemps, juin 1974

Méthodique, bon père de famille avec sa tête de gentleman, fervent anglican, Jack Bush défie tous les clichés ordinairement associés à l’artiste d’avant-garde. Le graphiste devenu peintre de l’abstraction fait l’objet d’une grande rétrospective au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), 40 ans après celle qui l’a révélé au monde.

Jack Bush porte en lui une rare diversité de styles. Maître de la figuration dans son boulot d’illustrateur, il tente de s’en dégager dans ses temps libres consacrés à la peinture. Sa longue et prolifique carrière l’aura ainsi mené, des années 1930 aux années 1960, d’un postimpressionnisme angoissé à un expressionnisme serein, toujours en quête de renouvellement. Ses paysages — motif typique de l’art du pays à l’époque — ont ainsi cédé le pas aux grandes applications de couleurs se jouant de la profondeur et de la perspective.

Sa double vie de graphiste et de peintre en fait « l’archétype même de l’artiste canadien », selon le texte du catalogue de l’exposition, signé Marc Mayer, directeur général du MBAC. Car à l’époque, les artistes n’ont à peu près pas de lieu de diffusion pour se faire connaître, se nourrir de l’art venu d’ailleurs et vendre leurs oeuvres.

Né à Toronto en 1909, Jack Bush grandit et étudie d’abord à Montréal à l’École des beaux-arts, avant de déménager à Toronto pour travailler à temps plein comme graphiste et étudier le soir à l’Ontario College of Art. Membre de plusieurs groupes, dont Painters Eleven, suite du défunt Groupe des Sept, l’hyperactif Jack Bush — qui se soucie aussi de subvenir aux besoins de son épouse aimée et de sa famille — frôlera le burn-out. Étape à la fois pénible et salvatrice puisque sa thérapie avec son psychiatre contribuera largement à transformer sa pratique artistique.

Ce dernier lui prescrira deux exercices que le peintre accomplira méticuleusement. Le premier consiste à travailler plus librement sans idées préconçues. En naîtra un timide geste vers l’abstraction, comme en témoigne son tableau Untitled [Sans titre] (1949). Le second l’entraîne à tenir un journal détaillé de ses journées — ce qui donnera lieu à une inestimable documentation pour les historiens de l’art, que l’exposition du MBAC met à profit.

En 1950, un premier voyage à New York semble aussi aiguiser la lutte qui s’opère chez lui entre figuration et abstraction, la première tendance s’alimentant chez les Britanniques tels Henry Moore et Paul Nash, la seconde s’inspirant surtout des peintres allemands comme Wassily Kandinsky et Paul Klee. Culmination marque une rupture stylistique plus marquée en faveur de l’abstraction en 1955.

L’autre rencontre décisive de sa vie fut celle de l’influent critique d’art new-yorkais Clement Greenberg, en 1957. Celui-ci lui enjoint d’abandonner le noir typique de l’expressionnisme abstrait pour renouer avec ce qu’il est vraiment, selon lui, c’est-à-dire un coloriste. Car il l’associe d’emblée au mouvement Colorfield qui attire pourtant une génération d’artistes plus jeunes. Ils noueront une amitié durable nourrie d’échanges de lettres.

Inédits et dédale

La rétrospective du MBAC, qui réunit plus de 130 objets jusqu’au 22 février, fait éclater ces couleurs sur de spectaculaires grands formats. Une petite salle donne même à voir une série de tableaux inspirés du jardin du couple Bush, jamais montrés au public. Le dédale ne suit pas un strict déploiement chronologique. On commence par un coup d’oeil sur la décennie qui l’a inscrit dans l’histoire de l’art, les années 1960.

« C’est en 1961 que naît le Jack Bush dont la majorité d’entre nous se souviennent. Il a 52 ans », lit-on dans le catalogue. Un coloriste avant-gardiste tardif. On recule ensuite de quelques années pour assister au basculement vers l’abstraction. Puis, s’enchaînent des salles thématiques liées à différentes séries qu’il a produites dans sa période faste — 1960-1970 — et qui montrent l’évolution de ses idées.

La série Flags sur le thème des drapeaux traduit bien son désir de travailler les couleurs en aplats sans avoir complètement fait le deuil de la figuration. Un pas de plus vers la planéité maîtrisée — qui s’amuse encore d’une fausse perspective — est posé avec la série Sashes inspirée de ces larges ceintures en tissu souple à la mode à l’époque.

Ses Fringes font apparaître les bandes de couleur, tantôt empilées en échelle tantôt dégageant une large portion monochrome. Surgiront aussi, à la fin des années 1960, des éléments plus graphiques — alors qu’il vient de prendre sa retraite de l’illustration — et une série de tableaux aux fonds apprêtés par de grandes applications de peinture texturée au rouleau.

À mi-parcours de l’exposition, deux petites salles lèvent le voile, l’une sur son atelier de graphiste et l’autre sur sa production plus figurative, tâtonnante, des débuts. Plus on s’enfonce dans l’oeuvre de Jack Bush, plus elle révèle la liberté et la détermination qui l’animent. Il peindra jusqu’à la fin de sa vie, en 1977, laissant derrière lui plus de 2000 oeuvres, tous supports confondus.

M. C. Escher, le mathémagicien

Une toute nouvelle exposition s’attarde à l’artiste graveur fasciné par les mathématiques et les architectures impossibles. Jusqu’au 3 mai 2015, le Musée des beaux-arts du Canada présente 54 oeuvres du Néerlandais, qui a créé quelque 450 estampes différentes durant sa carrière, de 1919 à 1969. Celles qu’on verra sont le fruit de ses expérimentations des procédés d’impression : gravure sur bois de fil et de bout, lithographie, mezzotinte. Elles montrent combien l’imaginaire fertile de ce créateur combine paradoxalement l’ordre et le chaos, la perception et l’illusion, le réel et l’impossible, la limite et l’infini. Le MBAC compte la troisième collection publique en importance au monde d’estampes d’Escher (230 oeuvres), grâce aux dons de l’un des fils de l’artiste, établi au Canada depuis la fin des années 1950.