Dans la jungle de la guerre

Richard Mosse, The Enclave, 2013. Vue de l’exposition. Installation vidéo à six écrans, film couleur infrarouge transféré en vidéo HD.
Photo: Tom Powell Richard Mosse, The Enclave, 2013. Vue de l’exposition. Installation vidéo à six écrans, film couleur infrarouge transféré en vidéo HD.

Une forêt fuchsia rayonnante d’une part, des natures mortes exaltantes en couleurs de l’autre, la fondation DHC/ART vibre cet automne sous la polychromie des images. Tout un monde sépare cependant les deux expositions inaugurées à la mi-octobre. Richard Mosse. The Enclave nous pousse, en photos et en films, dans la jungle d’un conflit armé. Dans Valérie Belin. Surface Tension, on demeure à la surface des objets hétéroclites photographiés.

Il y a fort longtemps que la fondation du Vieux-Montréal n’avait paru aussi déséquilibrée, aussi déchirée entre un art complexe et troublant et un autre complaisant et superficiel.

Diplômé en beaux-arts et en photographie, l’Irlandais Richard Mosse a une pratique proche du photojournalisme, ce qui l’a amené à travailler en zones de guerre, en Irak ou en Palestine, par exemple. Créé à la Biennale de Venise 2013 et depuis en circulation dans le monde, le projet The Enclave est né de séjours faits dans un Congo miné par les combats entre une multitude de factions. Le fuchsia qui le colore est celui d’une pellicule infrarouge, comme celle qu’utilisait l’armée américaine pour des fins d’espionnage et qui a la particularité de transformer ce qui est vert en rose ou rouge.

The Enclave fonctionne par strates, ne se dévoile que par étapes. Il happe, disons, en crescendo. C’est d’abord le fuchsia des montagnes qui interpelle, puis les hommes armés, ou enfants, qui surgissent d’entre les herbes, avec des tenues militaires d’un rose similaire à celui de la nature qui les entoure. Enfin, une bande-son appelle de loin, comme un dernier élément d’un ensemble prompt à nous envelopper.

Le projet se vit en deux temps, entre l’introduction servie par des photos, les Infra Series, et une installation à six écrans et à six canaux audio, intitulée, comme l’expo, The Enclave. Pour se rendre de la première salle à la seconde, il faut emprunter un sombre corridor.

Ce dispositif a priori banal sert de métaphore : après ce passage obligé, le spectateur ne fait pas seulement face à un récit plus complexe, il s’y introduit. Après la contemplation, l’action. Comme s’il s’agissait de s’immiscer dans l’obscure réalité, très peu médiatisée, d’une population en fuite ou à la chasse de ses ennemis.

La disposition des écrans simule un encerclement. Légèrement décalés, perceptibles recto verso et programmés de manière à ce qu’on ne sache jamais lequel diffusera des images, ils instaurent un climat de désordre. On nage entre beauté et inquiétude, entre un rose presque magique et la confusion propre à la guerre.

Esthétique et éthique

Le chaos provoqué par les écrans, pourtant placés dans une symétrie parfaite, force le spectateur à bouger, à tourner sans cesse la tête. Il finit par faire partie de l’oeuvre, pris dans la ligne de mire de ses semblables. Comme les protagonistes à l’écran, il cherche à se cacher pour mieux voir.

L’habillage sonore est signé Ben Frost, ce même compositeur qui se produisait cette semaine à Montréal et à Québec. Ses musiques, voix et bruits, en écho aux images, mais jamais collés à elles, contribuent pour beaucoup à l’intensité de The Enclave.

L’oeuvre, de 40 minutes, gagne à être vue et revue, d’autant plus qu’elle est exempte d’un fil narratif linéaire — et l’accès à la DHC est sans frais, faut-il rappeler. Les scènes fortes sont innombrables, notamment celle d’un combattant, fusil au dos, qui disparaît sous l’eau. La caméra reste sur ce plan, alors que, sur d’autres écrans, des milices pointent leurs armes sur une rivière, à la recherche d’un fugitif. Les scènes paisibles, paysages magnifiés ou scènes de fête, ne sont pas en reste. D’autres, sous un silence de mort, prennent des airs de cinéma muet. Aussi, lorsqu’une tornade de sons, réels comme trafiqués, éclate jusqu’à plonger la salle dans le noir, on a l’impression de vivre quelque chose de près. The Enclave fait partie de ces oeuvres capables de faire de la représentation un enjeu à la fois esthétique et éthique.

On ne peut pas dire de l’autre exposition qu’elle joue dans ces mêmes latitudes. Entre l’exotisme de certaines photos et la facture dadaïste d’autres, Valérie Belin manifeste un zèle pour la composition parfaite. Maniérés, ses paniers de fruits, dans leurs couleurs saturées, tout comme ses mannequins des devantures de commerces, en noir et blanc ceux-là. Difficile d’aller au-delà des images, si alambiquées pourtant dans leur fabrication.

DHC présente plus d’une série de l’artiste française, tellement qu’il a fallu prolonger l’expo, sans raison, jusque dans le centre Phi voisin. Et dans cette disparité, on finit par apprécier davantage les photos de moteurs, objets en soi déjà complexes, et qui sont montrés, pour ainsi dire, tels quels.

Richard Mosse. The Enclave et Valérie Belin. Surface Tension

DHC/ART, 465, rue Saint-Jean, jusqu’au 8 février.