L’esprit en mouvement de Dalí

Pour son Faust, celui tiré de l’œuvre de Goethe, Dalí recourt aux stylets à tête de rubis ou de diamant que Pierre Argillet lui déniche chez les joailliers et dont la souplesse permet de réaliser des traits plus fins.
Photo: Source La collection Argillet Pour son Faust, celui tiré de l’œuvre de Goethe, Dalí recourt aux stylets à tête de rubis ou de diamant que Pierre Argillet lui déniche chez les joailliers et dont la souplesse permet de réaliser des traits plus fins.

Une centaine de gravures sur cuivre de Salvador Dalí sont exposées — et mises en vente — à la galerie Ambiance dans le Vieux-Montréal. Ces dessins révèlent le travail plus spontané et inconscient de l’artiste, selon Christine Argillet, fille de Pierre Argillet, éditeur et ami du peintre. Entretien.

Au profil excentrique, fougueux et imprévisible que le monde a connu de lui, Christine Argillet oppose le naturel plutôt calme, simple et bon enfant du célèbre artiste surréaliste. Elle a fréquenté Dalí étant jeune fille, alors que sa famille passait les vacances d’été près de sa maison dans le petit village de Cadaquès. L’homme public et l’homme intime arboraient un visage fort différent.

« C’était une relation amicale et sans façon. Il était constamment en train de recréer quelque scène d’inspiration pour sa peinture avec des éléments trouvés sur la plage ou dans sa maison, raconte au Devoir l’héritière de la collection de gravures, confiant du même souffle qu’il sifflotait souvent en peignant. Il arrivait à créer un monde avec trois fois rien. »

Mais quand arrivaient des journalistes et autres gens importants, « il entrait dans un personnage sans limites », armé de sa cane et arborant de gros yeux, se souvient-elle. Si son père partageait avec le peintre beaucoup de choses, lectures, idées, discussions, la relation d’affaires n’était pas toujours facile, Dalí disséminant sans malice les oeuvres qu’il devait, par contrat, à M. Argillet. «Il ne comprenait pas ce que voulait dire un contrat. » D’où ce rapprochement estival qui permettait à l’éditeur de récupérer son dû.

Jeune et doué

Hébergée au Musée Dalí de Figueras, en Espagne, et depuis quelques années au Musée Dalí, en Floride, ainsi qu’au LACMA, de Los Angeles, la collection Argillet compte quelque 200 sujets gravés de l’artiste. Ceux-ci se sont déjà posés à la Statsgalerie de Stuttgart, au Musée Pouchkine de Moscou, au Musée d’art moderne de Kunsthaus à Zurich, entre autres institutions à travers le monde.

De la gravure, pratiquée dès ses débuts, Dalí « aimait ce côté hasard, qu’il ne contrôlait pas complètement, cette part d’inconscient qui apparaissait à ce moment-là, explique-t-elle. Par ce procédé, on a une vision plus mouvementée et spontanée de Dalí que dans ces peintures, plus réfléchies et mûries. »

Elle raconte qu’il pouvait graver une plaque, appuyée sur sa cuisse, tout en tenant une conversation. Une fois qu’il avait longuement lu sur un sujet, le dessin assuré et rapide devenait une forme de dépositaire de sa mémoire en éveil — et de son inconscient.

« Dalí s’est fait jeter à la porte [de l’École des beaux-arts de Madrid] parce qu’il faisait beaucoup d’excentricités, mais aussi parce que les professeurs n’avaient plus rien à lui apprendre, il était tellement doué techniquement, qu’il a maîtrisé la gravure très vite. »

Après avoir tenu une galerie pendant quelques années à Los Angeles, Christine Argillet a décidé, à la mort de son père il y a 13 ans, de préparer plutôt des expositions itinérantes, dans lesquelles elle voit une « meilleure manière de faire connaître la collection » — et la relation qui liait son père à l’artiste.

La centaine de tirages originaux qu’on peut voir et acheter à Montréal jusqu’au 9 novembre montre comment Dalí s’est approprié les récits de la mythologie grecque, le thème de la tauromachie surréaliste inspirée de Picasso et l’oeuvre de poètes comme Apollinaire et Goethe. Les oeuvres datent surtout des années 1960, période notamment influencée par son petit exil aux États-Unis dans les années 1940 à cause de la Seconde Guerre mondiale.

« Il a été confronté là à des formes d’art auxquelles il n’était pas habitué et je pense que ç’a déclenché quelque chose en lui. Il s’est amusé à jeter de l’acide sur les plaques de cuivre. Par une sorte de hasard objectif, il reprenait la main sur un splash d’acide non contrôlé pour illustrer la mythologie. » De là sont nés Jupiter et la foudre, Zeus, Athéna, Méduse et d’autres estampes.

De ces contacts intimes avec l’artiste, Christine Argillet retient surtout sa modestie et son désir d’être compris par tous. « Quand il avait un doute, il appelait les vieilles dames du village de pêcheurs et leur demandait leur avis. Il accordait une grande importance à la vision des gens simples par souci d’universalité. Il voulait être pertinent pour tout le monde. »

Histoires de faux

Les faux Dalí ont proliféré dans les dernières décennies du XXe siècle. Sur son lit de mort, l’artiste présignait des pages blanches, paraît-il… « On trouve moins de faux en gravures sur cuivre que sur lithographie, plus facilement reproduite à cause du médium photographique utilisé », précise Christine Argillet, curatrice de la collection du même nom. N’empêche, la saga a fait mal à sa famille — qui s’est pourtant battue pour contrer les faux — comme à l’art en général. Les plaques de cuivre originales de sa collection ont toutes été recouvertes d’une feuille d’or fin pour éviter les tirages ultérieurs. Elle estime toutefois que la situation « s’est assainie ». Avec les nombreuses publications d’experts parues sur le sujet, il y a moins de Dalí en circulation et on assiste à une remontée significative des prix.