Les dessous du viol dans l’armée américaine

Shatiima Davis affirme être entrée dans l’armée trop confiante. <em>«J’avais dix-huit ans. J’en suis ressortie incapable de croire en personne. Je ne comprends toujours pas comment cette chose a pu m’arriver.»</em>
Photo: François Pesant Shatiima Davis affirme être entrée dans l’armée trop confiante. «J’avais dix-huit ans. J’en suis ressortie incapable de croire en personne. Je ne comprends toujours pas comment cette chose a pu m’arriver.»

Au milieu du visage carré du photographe François Pesant vivent deux yeux qu’il a doux et avec lesquels il recueille patiemment la lumière du monde qui gronde autour de lui. Ces deux dernières années, Pesant a parcouru les États-Unis à bord d’une Dodge bleue modifiée en caravane de camping et propulsée moins par un moteur que par la volonté de son conducteur.

Pour arriver à lancer L’ennemi intérieur, un livre de ses photographies consacrées aux viols au sein de la plus puissante armée du monde, François Pesant a quitté Montréal, où il collabore notamment avec Le Devoir, afin de s’installer à New York. De là, il a beaucoup voyagé : l’Ohio, la Virginie, la Floride, l’Arkansas, le Texas…

« J’étais allé à New York une première fois en 2011 pour le magazine Châtelaine qui voulait un reportage sur le retour des femmes militaires à la vie civile après la guerre en Irak. Les canaux officiels de l’armée ne voulaient pas du tout m’aider… Alors, je suis allé voir dans des hôpitaux pour vétérans et dans des refuges pour d’anciens militaires devenus itinérants. » Ce qu’il a découvert l’a stupéfait.

La découverte

« J’ai découvert qu’il y avait une culture du viol dans l’armée américaine. Pas sur les champs de bataille, ce dont on se doute, mais dans l’armée même. » Deux des quatre femmes auxquelles il s’intéresse plus particulièrement ont été victimes de viol au sein de l’armée. « Deux sur quatre, je me disais que c’était énorme ! En 2011, un rapport du Pentagone laisse entendre qu’il y avait eu 19 000 cas d’agressions sexuelles dans l’armée l’année précédente. J’ai vu là tout de suite le potentiel d’un sujet plus gros dont on ne parlait pas beaucoup encore. »

Les femmes représentent 14,5 % des effectifs de la première puissance militaire. Au cours des vingt dernières années, elles auraient été 500 000 à avoir subi une agression sexuelle dans les rangs de l’armée. « Et il y a aussi des victimes parmi les hommes », observe François Pesant. Chiffres, statistiques et récits s’entrecroisent, oui. Mais en fait, ce sont d’abord les remarquables photos de François Pesant qui parlent dans L’ennemi intérieur. Photographe d’exception, il a le don d’enrober de lumière satinée ces histoires qui n’en sont pas moins sombres.

Par où commencer pour avoir ainsi à l’oeil cette réalité ? « Je suis retourné à New York en 2012 pour développer le projet. » Pesant fait alors équipe avec Alexandra Geneste, une journaliste notamment au service du quotidien Le Monde pour les affaires de l’ONU. « Nous avons rencontré toutes sortes de cas, mais il était très difficile d’avoir accès à des hommes violés. Nous, on voulait avoir toutes sortes d’histoires. » Pénétrer les secrets de l’armée n’est pas chose aisée.

Tout s’éclaire à Washington, à l’occasion d’un congrès d’anciennes militaires organisé par Swan, un groupe de pression qui vise à réformer la culture militaire américaine, très misogyne. Pesant trouve enfin un filon. « On s’est rendus au congrès à nos frais, mais on n’avait pas le droit d’interroger les gens, ni de prendre des photos. Au moins, j’apprenais quelque chose ! » Et survient le coup de chance. « Le dernier jour de ce congrès, le photographe officiel de l’événement n’a pu être là. Sachant que j’y étais, l’organisatrice m’a demandé de le remplacer. » François Pesant accepte, mais à condition qu’on lui donne enfin accès aux victimes qu’on veut lui cacher ! « J’ai parlé au micro à la salle pour annoncer ce que je faisais. En quelques minutes, j’avais plus d’une vingtaine de cas ! » Son véritable périple en Amérique à bord de sa vieille Dodge commençait.

Un symbole

« L’armée américaine est la plus puissante du monde. C’est l’armée qui a le plus de budget, qui est la plus puissante en fait de toute l’histoire de l’humanité. Elle a mis le pied partout… C’est un symbole universel. Et malgré sa puissance, elle est incapable de régler des problèmes comme celui-là ! C’est aberrant. »

Le sujet prend ainsi une autre dimension : celle des limites de la puissance.

Le livre de Pesant et Geneste montre une des faces les plus cachées de la réalité militaire. « Le plus souvent, les agresseurs ne sont même pas jugés parce qu’ils dépendent d’une chaîne de commandement dont ce n’est pas du tout la priorité ni le travail. Au Canada, ça ne fonctionne plus ainsi. Je croyais à cause de ça que c’était mieux au Canada, mais les chiffres, en fait, seraient finalement assez semblables à ceux des États-Unis. »

« Ce n’est pas la même histoire pour chacun. Et nous voulions voir comment c’était dans chacun des corps de l’armée. Dans le livre, nous avons finalement choisi onze cas très différents. La femme retrouvée morte sans qu’on sache si c’est vraiment un meurtre ou encore l’histoire d’un père dont l’enfant militaire a fini par se suicider, ce n’est pas la même chose. Les onze histoires du livre racontent vraiment des réalités différentes. »

 

Honneurs

François Pesant a abandonné son camion Dodge pour ouvrir un studio de photo à Mexico. C’est là que nous l’avons joint pour cet entretien. « Pour continuer de faire du photojournalisme comme je le fais, je suis obligé aussi de faire un peu de travaux commerciaux. » Ce sociologue devenu photographe reste néanmoins fidèle à ses élans sociaux : il vient de produire à Mexico une série de polaroïds et une vidéo au sujet du cancer du sein.

Son reportage sur la culture du viol dans l’armée américaine a fait jusqu’ici l’objet de plusieurs publications, notamment dans Le Monde, dans Paris Match, dans VSD, dans Day’s Japan et dans Newsweek Japan. Ce travail s’est classé à la troisième place du prestigieux concours international « The Best of Photojournalism » organisé par la National Press Photographers Association (NPPA) et a reçu une mention spéciale des Prix du magazine canadien ainsi que le prix Anthropographia 2013.

Les photos que rassemble L’ennemi intérieur seront exposées pour la première fois au Québec à la fin d’octobre, dans le cadre du Festival Photo Zoom, un événement qui met en vedette le photojournalisme et qui se déroule au Saguenay. « Ma van m’attend à Montréal. »

L’ennemi intérieur

François Pesant et Alexandra Geneste, Les Belles Lettres, Paris, 2014, 209 pages