Il se battait contre les illusions

«Sans titre», 1975, gouache sur papier
Photo: Source Galerie Simon Blais «Sans titre», 1975, gouache sur papier

À presque 90 ans, Denis Juneau, figure clé de l’abstraction géométrique issue des années 1960, est décédé lundi matin. Sa peinture, souvent dans l’ombre de ses frères d’armes qu’ont été feu Guido Molinari, Claude Tousignant ou feu Yves Gaucher, est indissociable de cette mouvance plasticienne où la couleur et le rythme sont les principaux sujets de la toile.

En fait, Denis Juneau venait de fêter son 89e anniversaire le 30 septembre. Et si ce n’était la pneumonie qui l’a terrassé en quelques jours, l’homme serait toujours là, comme un abonné à la joie de vivre. Malgré la surdité qui l’a marginalisé pendant toute sa carrière, malgré la perte d’autonomie qui le clouait depuis peu à un scooter.

« Quand on le voyait, il était toujours en balade, toujours souriant. Il voyait toutes nos expos, dit Simon Blais, son galeriste depuis 15 ans. Mais il était préoccupé. Il pensait à l’après. Il aurait voulu [créer] sa fondation. »

Né en 1925 à Verdun, Juneau reçoit sa formation à l’École des beaux-arts de Montréal auprès de grands figuratifs comme Sylvia Daoust, Alfred Laliberté ou Alfred Pellan. C’est après un long séjour en Italie et des études en design industriel qu’il se joint au courant non figuratif des années 1950. Il fera partie du second groupe, officieux, des Plasticiens, aux côtés de Molinari, Tousignant et Jean Goguen. Sa signature, très onduleuse, fera la part belle, à cette époque, au cercle et à ses variantes (demi-lune, ovale, etc.).

La répétition de ses motifs, semblables mais jamais identiques, fait de lui un artiste pleinement ancré dans le formalisme et l’art optique des années 1960 et 1970. Dans ses dernières années, il aura induit à ses tableaux une touche gestuelle, étonnante pour sa nature plasticienne.

Malgré quelques expositions importantes, Denis Juneau n’avait pas la notoriété des monstres sacrés qu’il côtoyait. Sa pleine reconnaissance est venue tardivement : d’abord, en 2001, par la rétrospective Ponctuations (Musée national des beaux-arts du Québec, MNBAQ), puis, en 2008, par le prix Borduas.

« Je suis contre l’illusion. Je crois en la nature et en ses rythmes parce qu’ils révèlent la vérité pure. La gravité, le temps, le mouvement, l’organisation, les proportions sont mes sujets premiers. Plutôt que de chercher à reproduire ce que la vue me donne à voir tous les jours, j’étudie ce que sous-tend cette réalité. »

Sourd-muet, Denis Juneau n’avait jamais eu la possibilité de faire entendre sa voix, jusqu’à cette rétrospective de 2001. La citation ci-dessus est extraite du catalogue publié pour l’occasion et dans lequel la commissaire Nathalie de Blois publie ses entretiens avec l’artiste. Il disait voir la représentation comme une illusion et lui préférer l’abstraction pour rester authentique. Pour John Porter, alors directeur du MNBAQ, Juneau s’est révélé « d’une capacité réflexive remarquable ».

« Il est un artiste majeur, croit-il, dont l’art est resté très frais, très jeune. Ça ne vieillit pas. [C’est parce qu’] il est toujours en quête d’une extrême pureté des formes. Il avait une capacité de renouvellement peu commune. »

Simon Blais, qui apprécie sa géométrie en mouvement, acquiesce : « Il propose une discontinuité. Au moment où on commence à s’habituer, à voir un ensemble, il se joue de nous. Il ne travaille pas la symétrie pure, pas la perfection de la surface, mais des effets de mouvement. Toute son oeuvre, c’est la composition, il ne se préoccupe pas de l’exécution. »

Malgré l’âge, Denis Juneau peignait encore il y a quelques années. La galerie Simon Blais avait d’ailleurs déjà prévu d’exposer en novembre ses derniers tableaux, des acryliques portés par l’éclatement des formes et l’ajout d’une graphie développée depuis les années 1990. Sinon, l’artiste, assure son galeriste, continuait à travailler, mais que des aquarelles, plus faciles à réaliser assis.

Debout ou assis, en silence, mais toujours présent, Denis Juneau laisse le souvenir d’un travailleur dévoué et rigoureux, ainsi que celui d’un homme souriant et chaleureux.

1 commentaire
  • JF CANTIN - Inscrit 9 octobre 2014 06 h 00

    DENIS JUNEAU_Maître de l'impossible

    ___Une grande tristesse. «Quand un artiste meurt c'est une partie du monde qui disparait».

    «Qu’est-ce que le beau, sinon l’impossible -Flaubert» & l'artiste DENIS JUNEAU a réussi l'impossible dans son oeuvre et dans sa vie.