Peluches et géométrie

Retour vers les années 1970, avec cette exposition jumelant les peintures de Guido Molinari et les sculptures textiles du collectif Cozic, à la Fondation Molinari.
Photo: Guy L’Heureux Retour vers les années 1970, avec cette exposition jumelant les peintures de Guido Molinari et les sculptures textiles du collectif Cozic, à la Fondation Molinari.

L’exposition qui ouvre l’an 2 de la Fondation Molinari parle d’un « clin d’oeil complice ». Or le courant qui réunit les artistes concernés semble plus fort. Il y a presque mariage entre les matériaux dits pauvres de Cozic et la peinture célébrée de Guido Molinari. La proximité (esthétique) du collectif, toujours actif malgré un maître disparu il y a plus de dix ans, apparaît si naturelle qu’il n’y a pas d’hérésie à les voir cohabiter le même espace.

L’expo Cozic/Moli, les années soixante-dix. Un clin d’oeil complice met bien sûr côte à côte des oeuvres de la même époque. Ces années 1970, surtout les premières de la décennie, sont animées d’un formalisme géométrique poussé à l’extrême, suite logique des sixties. Molinari, avec ses bandes verticales polychromes, y a contribué, et ce vocabulaire demeure, encore aujourd’hui, sa signature.

Cozic, artiste bicéphale créé par Yvon Cozic et Monic Brassard à la fin des années 1960, est moins associé à ce courant plasticien, lui qui touchait et touche encore à une multitude de langages qui débordent l’autorité picturale. Derrière l’approche ludique qui caractérise ses oeuvres, il y a dans son utilisation sculpturale de matériaux industriels (vinyle, styromousse, peluche) des préoccupations similaires à celles de Molinari en ce qui concerne la composition, les couleurs, le rythme, la répétition, ainsi que la question de la perception.

Heureux voisinage

Parmi les cinq duos d’oeuvres formés pour l’occasion, Surfacentre 15 (1977), avec coin bleu replié vers l’intérieur, riposte de belle manière à Opposition triangulaire #1 (1970) de Molinari. Les deux permutent la rigidité d’une surface carrée autant qu’ils en accentuent son point central par le biais d’angles et de triangles. Le geste de l’un, le dynamisme chromatique de l’autre ; la manière est différente, le résultat, similaire.

Volumilieu, Surfacentre, Centrencadré bleu, les titres, chez ce Cozic des débuts, explicitent le désir de déformer de grands principes. Ils désignent parfois un art qui participe d’un autre courant issu lui aussi des années 1960, notamment en Europe avec le GRAV — Groupe de recherche en art visuel. Celui-ci invitait les spectateurs, dans des élans de démocratisation, à toucher, à actionner, voire « à boxer » ou « à sentir » les oeuvres, comme le déclinaient certaines oeuvres de Cozic.

À la Fondation Molinari, Volumilieu 3 (1977), trois carpettes posées au sol et traversées par un serpentin, rend très réelle cette géométrie éclatée, désacralisée. Oui, les visiteurs sont libres de modifier l’apparence de cette oeuvre qui est, notez-le, celle qui les accueille.

Si les textiles de Cozic gagnent en sérieux aux côtés de la peinture de Molinari, celle-ci bénéficie également du voisinage. L’apparence de légèreté des Surfacentre et autres propositions promptes à rompre un schéma signale l’importance qu’il y a aussi chez Moli du modulable, du jeu, de l’expérience physique. Certes, on ne touchera jamais une toile du maître ; tout est dans la subtilité.

Triangulaires ocre-rouge et Triangulaire orange-rouge, tirés d’une série de 1974, ont brisé la grille verticale et très droite du Molinari des années 1960. Cette rupture, ou preuve d’une capacité à se repenser, invite à l’ouverture, au dialogue. D’autant plus lorsque ces toiles font face à D’amour tendre (1973), un diptyque de Cozic, explicite et subtil à la fois, si kitch et si minimaliste en même temps.

À l’étage, on propose une tout autre exposition historique avec Marc Garneau 1982-1984. Du silence dans mes yeux. Le peintre, qui expose actuellement à la galerie Graff sa production récente, a été un élève, à l’Université Concordia, du prof Molinari. Ce sont les tableaux de cette rencontre qui ont été rassemblés, comme une reconstitution de la première expo du jeune Garneau. Sa manière, gestuelle et presque charnelle, a peu à voir avec la géométrie plasticienne, hormis peut-être dans sa recherche chromatique.

La Fondation Molinari prouve ici, comme avec l’expo autour de Cozic, qu’il est possible de faire des retours dans le passé sans tomber dans une démonstration didactique et poussiéreuse. C’est rare que les musées, avec des moyens et des espaces mille fois plus importants, jouissent d’une aussi belle liberté.

Cozic/Moli, les années soixante-dix. Un clin d’oeil complice

À la Fondation Molinari, 3290, rue Sainte-Catherine Est. Jusqu’au 25 janvier.

Marc Garneau 1982-1984. Du silence dans mes yeux