Karen Trask, cette artiste de l’ombre

<em>Suzuri</em> — pierre à encre en japonais —, de Karen Trask, fait partie des œuvres présentées par l’artiste à la Maison des arts de Laval.
Photo: Paul Litherland Suzuri — pierre à encre en japonais —, de Karen Trask, fait partie des œuvres présentées par l’artiste à la Maison des arts de Laval.

En vidéo et en sculpture, Karen Trask parle du temps depuis vingt-cinq ans. Elle en parle de toutes sortes de manières, par des projections sur écran, en installations et en une diversité d’objets, opaques ou translucides, sphériques ou plats. Le temps, chez celle qui fabrique, coud, anime de ses propres mains, se traduit en images et en volume. En ombre et avec une forme, tel que le dit le titre de l’exposition qui ouvre la saison de la salle Alfred-Pellan, à la Maison des arts de Laval.

En douze oeuvres seulement, l’expo L’ombre et la forme dresse un bilan plutôt juste, et assez cohérent, d’une pratique en apparence éclatée. Ce regard rétrospectif, mais pas seulement rétrospectif — deux oeuvres datent de 2014 —, porte la signature soignée de Nicole Gingras, grande dame du commissariat indépendant, sans chapelle à défendre, si ce n’est ses propres idées.

Salle à aire ouverte et peu encombrée, dégagée de tout élément superflu. Un bel équilibre entre les formes rondes et les écrans plats, les premières toutes en mouvement, avec leurs lignes circulaires, les seconds dotés de plans fixes. Éclairage tamisé, silence dominant — presque étonnant, étant donné le penchant de la commissaire pour l’art sonore. Tout semble avoir été pensé et mesuré au détail près. Quelque part, tant mieux, si la Biennale de Montréal n’a pas su retenir Nicole Gingras, qui n’en aura été la directrice que quelques mois. L’électron libre continue à planer.

Mésestimée, rarement associée aux grandes institutions, appréciée davantage par les lieux en marge, le centre Dare-Dare ou la Biennale internationale du lin de Portneuf, par exemple, Karen Trask bénéficie, grâce au soutien de Nicole Gingras, de son exposition de plus grande envergure. L’installation vidéo Attraper le temps (2012), où une main tente de saisir au vol une feuille de papier après l’autre, en est l’emblème. Discrète, en toute simplicité, l’artiste n’arrête jamais. Elle persévère, dans l’ombre.

Des ombres, il y en a dans le travail de Karen Trask. Ombres d’objets, comme celle de la sculpture De l’envers (1989), dominante au point de dépasser le récipient en papier moulé qu’elle prolonge. Ombres chinoises aussi, comme celle d’Attraper le temps. Dans les deux cas, l’ombre donne à l’oeuvre sa raison. Dans Attraper le temps, c’est même elle qui fait l’action, et le récit. Elle clarifie la scène.

L’ombre peut naître sous une projection de lumière, elle en est la négation, prend forme là où la lumière ne se rend pas. À l’inverse, une zone fortement éclairée peut, paradoxalement, aveugler. Dans la vidéo Speed of Light (2009), aux limites de l’abstraction, Trask exprime ceci : il nous faut un certain temps pour reconnaître la main dans cet étrange corps sous les néons, noyé dans un espace d’ombre, plus vaste. L’ombre définit ici la forme.

La main, sujet au coeur d’Attraper le temps et de Speed of Light, est aussi centrale dans les oeuvres où elle n’apparaît pas. Dans l’ombre… À la manière d’un William Kentridge, Karen Trask dessine avec des objets (des lettres en papier, dans son cas) qu’elle anime, image par image, dans une succession d’apparitions et de disparitions. La série Petits riens (2012), trois courtes vidéos de type haïku, donne aux mots, et à l’expérience qu’on fait d’eux, une valeur temporelle. La sphère en papier journal Où vont les mots (2008), immense boule qui se démarque du fond la salle, exprime bien ce passage du temps qui accompagne écriture et lecture. Le temps, comme autre figure dans l’ombre.

L’immense arbre photographié, imprimé sur une mosaïque de papiers cousus entre eux, qui trône au coeur de la salle Alfred-Pellan, matérialise aussi ce vénérable écoulement des années. Cette image, comme la vidéo Histoire de lumière (2009), la seule sonore de toute l’expo, reprend par contre des motifs souvent exprimés. Un arbre métaphore du vieillissement, d’une part, la superposition d’images-temps, d’autre part. On leur préfère la vidéo Mother Wall (1997), voire le très artisanal Tapis magique (1994), moins explicites, mais tout aussi portés par des marqueurs de temps, plus simples, comme le labeur quotidien, comme les choses de tous les jours.

Depuis quelques années, la Maison des arts de Laval a rehaussé la qualité de ses expositions. L’ombre et la forme poursuit sur cette lancée. L’envergure de cette programmation, en place depuis l’arrivée de Jasmine Colizza, muséologue responsable de la salle Alfred-Pellan, passe beaucoup par le soutien à du travail en duo, entre un artiste et un commissaire. Hier, donnons en exemple, Sayeh Sarfaraz-Claire Moeder (février 2014) ; aujourd’hui, Trask-Gingras, première expo, par ailleurs, d’une année exclusivement féminine.

L’ombre et la forme

de Karen Trask, Maison des arts de Laval, 1395, boulevard de la Concorde Ouest, jusqu’au 16 novembre.