Entre la discothèque et la crise sociale

Dans le cadre de l’exposition Just Watch Me, la galerie de l’Université Concordia se métamorphose en café des années 1960…
Photo: Source Galerie Leonard & Bina Ellen Dans le cadre de l’exposition Just Watch Me, la galerie de l’Université Concordia se métamorphose en café des années 1960…

Il se passe quelque chose d’étrange à la galerie Leonard Bina Ellen de l’Université Concordia. L’écriteau devant l’entrée n’annonce pas de l’art, mais du café, des biscuits et la connexion WiFi. Sa grande salle a pris des airs de café Internet : musique ambiante, tables, chaises et, au centre, un comptoir de restauration. Il y a même une boule disco qui tourne. Les vendredis, dès 20 h, l’endroit devient discothèque, avec D.J. et tout.

 

Café ou piste de danse, la galerie universitaire n’a pas pour autant perdu sa véritable vocation. L’actuelle transformation est un maquillage temporaire au service d’une exposition pilotée par l’artiste Romeo Gongora et inspirée par le Québec des années 1960-1970. Celui de l’émancipation culturelle post-Révolution tranquille — on est aux projets d’inclusion et de coopération — et de… la confrontation politique et sociale.

 

L’expo s’intitule Just Watch Me, citation d’un Pierre Elliott Trudeau des grands jours. Brave et baveux, le premier ministre répond ainsi à un journaliste de la CBC, inquiet de savoir où aboutira son idée d’appeler l’armée. On est au début de la crise d’Octobre et ce célèbre enregistrement, disponible sur YouTube, ouvre avec force l’exposition. Derrière l’image festive et rassembleuse avec laquelle se sont parés Gongora et ses multiples collaborateurs — de l’historienne de l’art Francine Couture à la Médiathèque littéraire de Gaëtan Dostie, en passant par L’Université autrement : dans les cafés —, il y a un fond plus grave. L’attitude moqueuse de Trudeau est celle d’une époque où le pouvoir bafoue les libertés et la haine teint les débats.

 

Plus ça change, plus c’est pareil. Quatre décennies plus tard, le Québec, voire le Canada, serait-il au même stade ? Trudeau, le libéral et libertaire sur certains points (les moeurs sexuelles, notamment) serait-il l’égal de Harper, le conservateur et punitif sur certains aspects (les moeurs sexuelles, notamment) ? Imbibées d’archives, les salles de Just Watch Me font résonner, étonnamment, des faits très récents.

 

Les felquistes partis jadis en Algérie dans des camps militaristes ont été remplacés par des Canadiens qui s’enrôlent, dans les vieux continents, au sein de mouvements islamistes. De la grève générale de 1972 menée par les trois grands syndicats à la « libre négo » de cet été, les revendications et les moyens ne sont pas les mêmes. Par contre, le métallo ou le chauffeur d’autobus sont encore au bas de l’échelle. La société hiérarchisée, elle, ne change pas.

 

Mieux encore : une affiche, toute simple et dans une facture propre à l’abstraction géométrique de l’époque, synthétise les éternels recommencements. On y voit un carré rouge et les mots « Pouvoir étudiant ». Elle date de… 1968.

 

Romeo Gongora avait marqué la Triennale québécoise de 2008 par un projet vidéo et photo impliquant des prisonniers. Son installation Pardon l’avait révélé, avant qu’il disparaisse à l’étranger, comme un de ces artistes qu’on dit engagés. Pas étonnant que cette expo, l’une de ses premières depuis son retour au Québec, soit si à gauche. Cet ancien étudiant de l’UQAM a même préféré s’effacer.

 

Plutôt que de proposer des pièces portant sa signature, Gongora laisse parler les archives, documents écrits, films, affiches. La discothèque est un clin d’oeil à la Mousse Spacthèque de Jean-Paul Mousseau, qui avait investi dans les années 1960 le monde du divertissement. Entre 1965 et 1969, Fusion des arts inc. a multiplié les projets d’expérimentation et de vulgarisation. Une salle lui est consacrée, une autre déterre Appelez-moi Ahuntsic, un environnement de création et de socialisation tenu en 1973.

 

L’équipe de Gongora a mis en place non pas une exposition d’oeuvres à voir, mais un espace de discussion, de recherche. Sans être un projet d’art relationnel — parce que l’artiste n’y figure pas —, Just Watch Me repose sur l’échange et le rapprochement. Immersif et festif, comme lors du volet discothèque, inclusif et émotif, ne serait-ce que parce que parler du Québec français dans un établissement d’enseignement en anglais peut allumer des flammèches.

 

À la différence de l’expo Notre histoire || Our History de Michael Blum, en cours à la galerie de l’UQAM, celle de Concordia ne fabule pas sur le cheminement d’une collectivité. C’est du réel, basé sur des morceaux comme le texte manuscrit de Nègres blancs d’Amérique, de Pierre Vallières. C’est peut-être moins drôle, mais plus optimiste. Pied de nez à Trudeau, Just Watch Me est portée par le dialogue et par la création artistique. L’ensemble de la programmation, soirées disco, tables-rondes et volet cinéma est affiché sur le site Web de l’expo, clubjwm.com.

Just Watch Me

À la galerie Leonard Bina Ellen, 1400, boulevard de Maisonneuve Ouest, LB-165, jusqu’au 11 octobre.