La bataille de l’image

Marie Sumalla est de passage à Montréal, en tant que membre du jury du World Press Photo.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Marie Sumalla est de passage à Montréal, en tant que membre du jury du World Press Photo.

La parole sûre, le regard modeste, Marie Sumalla est une professionnelle de l’ombre qui use du mot juste sans jouer les sommités. Depuis trois ans, elle travaille pourtant dans l’une des plus prestigieuses entreprises de presse de la planète. Comme éditrice photo au quotidien français Le Monde, loin des projecteurs. Un job qui la passionne, bien qu’il ne se fasse pas sans peine.

 

« [Le Monde est] un journal de plume, où la photo pique juste de la place au texte. C’est ma bataille de tous les jours, pour chaque image. Mais on y arrive », dit celle qui doit insister sur la pertinence de publier et bien jouer la photo au sein de ce quotidien de référence français, miné par des crises internes depuis 10 ans. Juste avant l’été, une série de démissions a encore plombé le journal fondé en 1944.

 

De passage à Montréal, Marie Sumalla a momentanément laissé derrière son combat quotidien dans Le Monde pour embrasser celui du World Press Photo (WPP), dont elle est membre d’un des jurys, et qui s’expose ces jours-ci au marché Bonsecours.

 

Le nombre élevé de « travaux médiocres » soumis parmi les 70 000 images évaluées lui fait constater que, en « pédagogie visuelle », il y a encore du chemin à parcourir. Malgré tout, la sélection finale lui paraît de grande qualité et le lauréat de la catégorie General News, le Français William Daniels, est un digne représentant de l’information artistique.

 

Elle ne le criera pas, mais Marie Sumalla est une figure de proue du photojournalisme. De l’école qui appuie ceux « qui courent vite, entendent un truc, attrapent un avion et y vont ». « Il s’agit d’être sur le terrain le plus rapidement. L’idée, c’est ça, courir après l’actualité », rappelle-t-elle.

 

Oui, le cas de James Foley, le journaliste américain décapité par l’État islamique, effraie, mais il faudra encore couvrir la Syrie, l’Irak, etc. Si Marie Sumalla soutient ceux qui courent, elle ne poussera personne au front, tient-elle à préciser. « Je n’inviterai personne à partir. Mais si un photographe a envie d’y aller, qu’il travaille au mieux son enquête, qu’il soit très sûr de ses contacts et puis, Inch Allah, on verra bien. »

 

Marie Sumalla est arrivée au Monde au moment où celui-ci s’ouvrait à la photographie. En 2011, le journal a publié sa première double page photo tirée d’un reportage dans une Libye en ébullition. C’était l’année du Printemps arabe et jamais on n’avait autant valorisé, boulevard Auguste-Blanqui, l’info visuelle.

 

« Le Printemps arabe, pour le journal Le Monde, a été un vrai tournant. C’est une des premières fois où, massivement, il a envoyé des photographes sur place. La rédaction s’est rendu compte de la puissance du reportage photo », dit Marie Sumalla, engagée peu après, dans la section internationale.

 

La preuve par l’image

 

Jusque-là, l’éditrice travaillait à l’agence Magnum, célébrissime nom du photojournalisme. Avec Julien Frydman, aujourd’hui à la tête de la foire Paris Photo, la jeune femme y fait évoluer la profession. Il ne s’agit plus seulement d’envoyer un photographe en terrain miné, mais de
« réinventer l’activité éditoriale », en exploitant les multiples plateformes de diffusion.

 

« Avec des sujets destinés à la presse, je faisais ce qu’on a appelé des Magnum in Motion, des clips de 3 ou 4 minutes où le photographe raconte [sa démarche]. On rentre dans son reportage. »

 

Marie Sumalla n’est pas photographe. Pas plus qu’historienne de la photo. Par contre, elle est native de Perpignan, cité de la France catalane où prend place, depuis 1989, Visa pour l’image. Ce festival international de photojournalisme lui a servi d’école, lui a donné ses premiers emplois.

 

« Je me souviens de mon premier choc photo. C’était un reportage de Charles Moore [le photographe américain décédé en 2010], autour de manifestations raciales [la série Powerful Days, 1958-1965, exposée à Perpignan en 2002]. La puissance des photos m’a complètement retourné la tête. Je me suis dit : « Il faut que je sois dedans ». »

 

Marie Sumalla y est, plus que jamais. Si elle doit livrer des batailles, « tous les jours, pour chaque image », la guerre semble, elle, entre ses mains. Parmi ses bons coups, elle aime citer l’enquête sur l’utilisation du gaz sarin en Syrie, livrée en 2013 par un duo journaliste-photographe. Le texte de Jean-Philippe Rémy et les photos de Laurent van der Stock sont la preuve, aux yeux de l’éditrice, qu’on gagne tous avec ce type de collaboration.

 

« Les premières images, quand elles sont arrivées, je ne les comprenais pas. Il y avait la photo d’un garçon, avec de petites pupilles. Je n’ai pas compris. En fait, cette image racontait que le gaz sarin réduit largement les pupilles. Dans le contexte, elle en apportait la preuve. On peut l’écrire, et vous le voyez. »

La crème du photojournalisme

L’exposition duWorld Press Photo, ce sont 150 images de nature variée, considérées comme la crème du photojournalisme. Parmi les expos qui complètent leur présentation à Montréal, notons celle autour de PME au Bénin, soutenues par Oxfam-Québec. Les images sont de William Daniels, lauréat d’un des prix du WPP 2014, pour un autre reportage, réalisé en République centrafricaine pour le magazine Time. Le World Press Photo prend place au marché Bonsecours, jusqu’au 28 septembre.

 
1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 31 août 2014 17 h 53

    Super interview !

    Bravo !