Regards préfabriqués

La série Two-minute sculptures, de Jacinthe Lessard-L., est faite de photographies de sculptures improvisées, réalisées avec des éléments de meubles modulaires à construire soi-même, tâche que l’artiste a confiée à diverses personnes. Ready-made revisité dans lequel on peut voir une critique de la mondialisation actuelle des goûts.
Photo: Guy L'Heureux La série Two-minute sculptures, de Jacinthe Lessard-L., est faite de photographies de sculptures improvisées, réalisées avec des éléments de meubles modulaires à construire soi-même, tâche que l’artiste a confiée à diverses personnes. Ready-made revisité dans lequel on peut voir une critique de la mondialisation actuelle des goûts.

Au premier coup d’oeil, en entrant dans la galerie Battat Contemporary, les dix photos de Jacinthe Lessard-L. exposées ces jours-ci pourront faire penser à des images d’installations ou à des sculptures modernes. L’une d’elles — en haut à gauche — pourra même évoquer le travail du Québécois Roland Poulin. D’autres rappelleront des pièces plus anciennes, les espaces constructivistes d’El Lissitzky, les appareillages spatiaux des frères Stenberg, l’Architectone suprématiste de Strzeminski ou les oeuvres d’Anthony Caro…

 

La série d’images de Lessard-L. s’intitule Two-minute sculptures et pourrait faire croire à un exercice de style qui aurait consisté à recréer rapidement, avec quelques bâtons de bois, les allures de sculptures célèbres du XXe siècle… En fait, Jacinthe Lessard-L. a tout simplement demandé à des individus d’utiliser des éléments de meubles modulaires à construire soi-même — genre IKEA… —, mais sans suivre le guide de montage. Elle a procédé ainsi afin que ces gens puissent créer en deux minutes des sculptures originales qu’elle a ensuite photographiées. Nous aurions d’ailleurs aimé voir en galerie ces sculptures « préfabriquées », voir les résultats obtenus par ces artistes instantanés (question très actuelle) plutôt que simplement en regarder les photos, et ce, même si le propos est ici, entre autres, de parler de notre rapport à l’art à travers les images. Lessard-L. a poussé le jeu jusqu’à demander à quatre individus de monter en temps réel une chaise. Vous pourrez voir le résultat dans quatre vidéos où la personnalité de chacun se dévoile…

 

Comme tout le monde, vous avez certainement pesté en montant un meuble usiné par une compagnie de meubles suédois et avez peut-être dû vous y reprendre à quelques reprises pour atteindre l’objet fonctionnel que vous désiriez. Lessard-L. met ici en scène l’art moderne comme une mise en déroute de l’usage fonctionnel du monde. Encore du ready-made revisité ? Nous pourrions y voir une critique de la mondialisation actuelle des goûts. Il n’y a pas que des compagnies de meubles qui inondent la planète de leur vision de ce qui est beau : de nos jours, il y a une internationalisation de l’histoire de l’art et un aplatissement des différences culturelles.

 

Jodoin

 

Toujours chez Battat, Sophie Jodoin travaille elle aussi avec des matériaux préexistants afin de les décontextualiser. Ce n’est pas ici la sculpture moderne qui est mise en scène, mais plutôt la peinture. Ces petits papiers découpés, intitulés Untitled (abstract), font penser à des tableaux de Malevitch ou même à ceux de Rothko, de Newman (mais en noir et blanc, comme si nous les voyions reproduits dans un livre sans couleurs)… Nous pourrions aussi y voir des citations de dessins minimalistes.

 

Surtout connue pour ses oeuvres figuratives, Jodoin affirme ici encore plus les liens de son travail avec l’abstraction et avec des recherches formalistes. Une piste qui lui sied bien. Elle a découpé dans des livres des zones laissées vides ou, au contraire, totalement sombres. Elle les a montées ensemble dans des compositions formelles pures qui laissent par endroits émerger des jeux de transparence. Nous pouvons parfois entrevoir le verso de certaines pages ou des restes de détails. Un travail sur la trace, mais aussi sur comment l’histoire de l’art vient structurer notre manière de voir une image et ce qui est beau.

Jacinthe Lessard-L. et Sophie Jodoin

Galerie Battat Contemporary, jusqu’au 20 septembre