Homme blanc hétéro au bord de la crise de nerfs

Olivier Gariépy, La fuite d’Orphée et L’Écho de Narcisse de la série Les Âmes Nomades ainsi que Jenna Meyers, Frankie, 2014, huile sur toile.
Photo: Olivier Gariépy Olivier Gariépy, La fuite d’Orphée et L’Écho de Narcisse de la série Les Âmes Nomades ainsi que Jenna Meyers, Frankie, 2014, huile sur toile.

Longtemps l’identité sexuelle fut décrite comme étant naturelle. Nos comportements, nos manières d’être, en tant qu’homme ou femme, semblaient être définis par notre genre. Et puis, nos sociétés ont eu tendance à plutôt décrire les codes du masculin et du féminin comme étant appris, imposés par la société dans laquelle nous naissons. Entre autres, la théoricienne Judith Butler a expliqué que l’identité sexuelle est une construction et que nous jouons tous un rôle bien intériorisé.

 

De nos jours, nous assistons à un éclatement du modèle homme hétéro/femme hétéro et assistons à une reconnaissance sociale des multiples identités sexuelles. On ne parle pas seulement des homosexuels, gais et lesbiennes, mais des bisexuels, des transgenres, des transsexuels, des she-male… Pour tenter de regrouper le plus de monde possible, on a ajouté la catégorie des queers, qui pourrait même inclure des hétérosexuels non conformistes, tels les hommes hétéros qui aiment se travestir (oui, oui, cela existe et il semblerait même que la majorité des hommes se travestissant soient hétéros). Dans ce discours déconstructeur de l’identité, les femmes ont été montrées comme le symbole même de l’identité construite : maquillages, vêtements (comme des costumes), coiffures, gestes…

 

Ecce homo

 

Mais dans tout cela, où est donc passé l’homme héréto ? Comme Diogène, faudra-t-il bientôt le chercher avec une lanterne ?

 

Dans une petite expo (avec un grand sujet), la commissaire Charlotte Rousseau nous oblige à réfléchir à cette opposition entre culture et nature à partir de la représentation des hommes. Avec Testostérone, elle nous convie à voir comment il y a du mâle un peu partout… Elle nous rappelle comment « chaque être humain est assujetti » à cette hormone, « à différents niveaux et de multiples façons tout au long de sa vie. Ainsi, le taux de testostérone chez l’homme en couple diminue, tandis que celui de la femme dans la même situation augmente. Cet équilibre ne durerait néanmoins que d’un à trois ans… Ces cycles provoquent bouleversements, ambiguïtés et désirs, pulsions de vie, de mort, de création ».

 

Parmi les pièces importantes de l’exposition, notons la grande photo de Shari Hatt, artiste originaire de la Nouvelle-Écosse. Le public se souviendra qu’elle a déjà exposé chez Donald Browne, entre autres une vidéo intitulée The Studio Visit où elle montrait le milieu de l’art comme une pièce de théâtre où chacun jouait son rôle. Elle poursuit ici sa réflexion sur les rôles joués par les hommes dans un contexte différent, celui de la chasse. Elle nous permet de voir comment dans certains contextes les hommes hétéros ont une plus grande intimité, développent une forme d’homosocialité, n’hésitant pas à s’abandonner à une fraternisation très physique…

 

Elle aurait pu ajouter des images des récents matchs de la coupe mondiale de football, où bien des joueurs s’embrassaient de bien des manières lors des divers buts. Son oeuvre fait d’ailleurs écho à une pièce de Barbara Kruger, You Construct Intricate Rituals Which Allow You to Touch the Skin of Other Men (1981).

 

Dans ses dessins, Jérome Ruby nous montre des hommes (et des femmes) nus dans la nature, qui font penser à des animaux et à des bêtes féroces. Une forme de critique acide de la lecture essentialiste du rôle naturel de l’homme et de la femme ?

 

Jenna Meyers, artiste états-unienne qui définit elle-même son travail comme étant « de l’abstraction figurative et du portrait queer », montre un portrait d’un individu dont le genre reste flou. Dans un désir de rendre compte de l’éclatement de la notion d’identité, cette créatrice ne parle pas d’elle au féminin mais bien d’« ils » au pluriel, cela lui permettant de signaler que l’auteur est toujours un être multiple.

 

Le visiteur notera, placée en marge de l’expo (en conclusion ?), une pièce de Suzy Lake qui est tout à fait dans l’esprit des idées de Butler sur les identités sexuelles. Réalisée en 1973, cette oeuvre nous montre des femmes paradant, avec pour légende la phrase suivante : « L’adoption successive de divers rôles chez une même personne est un fait journalier qui se manifeste subtilement que l’on s’habille d’une façon spéciale pour une certaine occasion, que ce soit par diplomatie, ou que l’on adapte inconsciemment les manières de quelqu’un d’autre. »

Testostérone : Mythologies identitaires

Commissaire : Charlotte Rousseau. Jusqu’au 6 septembre à la galerie Donald Browne.

1 commentaire
  • Eric Lessard - Abonné 26 juillet 2014 08 h 22

    Nature et culture

    Je crois que le grand défi dans les études du genre consiste a délimiter ce qui relève de la culture par rapport à ce qui relève de la nature dans les comportements sexuels.

    Je crois que beaucoup de gens exagèrent le rôle de la culture et minimisent le rôle de la nature dans ce genre de choses.

    Par exemple, le discours homophobe est clairement culturaliste. Le vrai homophobe croit que si l'on permet à l'homosexuel d'exister, que tout le monde va devenir homosexuel car l'hétérosexualité ne serait qu'une construction sociale. Il ne ne dira pas en ces mots, mais c'est la logique du discours.

    Or, il faut éviter de tout ramener à la culture, même si de nombreuses cultures ont longtemps nier l'existance même de l'homosexualité, allant même jusqu'à la punir sévèrement. Cela ne veut pas dire que l'hétérosexualité n'est qu'une norme forcée par la culture.

    Les questions du genre sont très complexes, il y a des hommes hétéros très efféminés, des hommes gais très masculins, je dirais même que la majorité des hommes gais ne sont pas vraiment efféminés.

    Je crois qu'il y a effectivent des différences entre les hommes et les femmes et que la grande majorité (90% au moins) de la population est hétérosexuelle. Pas de besoin de la contraindre pour qu'elle ait ce comportement.

    Je crois que l'identité sexuelle est un phénomène avant tout naturel, mais très complexe et diversifié. Il y a aussi toutes sortes de codes culturels reliés aux rôles que jouent chaque genre, mais il ne faut surtout pas ramener tout à une question culturelle, c'est très dangereux de nier la nature des êtres en prétendant que tout n'est que construction sociale.