Projet HoMa : le bon voisinage

Daniel Langevin, Entrave (GC), 2013
Photo: Guy L’Heureux Daniel Langevin, Entrave (GC), 2013

La virée dans l’Est que propose l’exposition Projet HoMa est portée, comme lors de l’édition inaugurale de 2013, par une flopée d’artistes méconnus qui gagnent à être connus. Louis Bouvier, David Gagnon, Katherine-Josée Gervais, ça ne vous dit rien ? La visite à la maison de la culture Maisonneuve et à la Fondation Molinari, les deux lieux réunis pour l’occasion, s’impose.

 

Projet HoMa II – Les espaces réciproques n’est pas, cependant, qu’une expo « régionale » dont la sélection d’artistes dépendrait de leur affiliation à la zone occupée, ici le quartier Hochelaga-Maisonneuve. S’ils appartiennent tous à la nation HoMa, ces « jeunes » artistes, ainsi que les plus vieux inclus dans la manifestation — les déjà appréciés au centre-ville de Montréal —, doivent leur présence à la pertinence de leur travail.

 

La commissaire de l’expo, Ève Dorais, a retenu 16 pratiques (et pas mal plus d’oeuvres) en accointance avec l’idée de redécouverte de ce quartier méprisé. Dans ses « espaces réciproques », il est question de bon voisinage, de mondes parallèles qui s’influencent, mais aussi du territoire mental qui vaut autant que le territoire physique. Si la part de révolte et de critique du pouvoir demeure évidente (merci au club Les Enfants de Chienne, dont les bannières noires sont visibles de la rue), on parle davantage de cohabitation que de confrontation.

 

Cette réciprocité s’exprime à plusieurs niveaux. Dans la peinture aux formes géométriques de Daniel Langevin, les espaces chromatiques forment un tout dynamique et sensuel. En retouchant des oeuvres de jeunesse, Massimo Guerrera, pour qui déjà les individus sont des êtres poreux tenus à l’échange, navigue dans plusieurs espaces-temps. Avec ses tableaux en trompe-l’oeil, Éric Lamontagne, lui, jongle autant avec un idéal rêvé qu’avec le mensonge mal-aimé.

 

Ève Dorais ne s’est pas limitée à aligner différentes représentations de territoires. La mise en place de l’exposition permet de passer d’un espace à l’autre parfois de manière bien heureuse, comme à la Fondation Molinari, parfois sans stupeur, comme dans la première salle de la maison de la culture.

 

Fragmentée, tenue à habiter des espaces isolés, séparée en deux adresses et sur plusieurs étages, Projet HoMa prend souvent l’apparence d’une multitude d’expos. Si la revendication territoriale propre aux Enfants de Chienne sied bien à l’occupation d’espaces inhabituels — leur « We Fucking Made It » sonne comme un coup de tonnerre au rez-de-chaussée de la maison de la culture —, leur infiltration du milieu de l’art reste en dehors de la « vraie » expo.

 

Les artistes de performance, que la commissaire a bien fait d’inclure, demeurent, malgré tout, des curiosités une fois l’action terminée. Hormis le cas Katherine-Josée Gervais : l’enclos qu’elle aura habité n’est pas qu’amas de restes et d’artefacts. Il se dégage de ce lieu un profond désir de lutter contre l’enfermement.

 

Parmi le meilleur des cohabitations, soulignons, toujours à la maison de la culture, la salle dominée par l’habitacle pentagonal de Stéphane Gilot, figure connue pour ses utopies architecturales. À ses dialogues de féerie et d’horreur, d’émerveillement et de manipulation, répondent l’abstraction géométrique de Daniel Langevin et les êtres hybrides et monstrueux d’Élise Provencher, une émule de Valérie Blass déjà remarquée en 2013 lors d’une expo étudiante, rue Parthenais.

 

Dans la grande salle de la Fondation Molinari, les murets mobiles rythment la visite plus qu’ils n’empiètent sur elle. De cette dense occupation de l’espace se démarque le récit photographique de Raymonde April, qui alterne images en couleurs et en noir et blanc, archives personnelles et historiques, scènes extérieures et intérieures. La ligne qu’elle trace, ligne du temps comme d’horizon, traverse, elle aussi, son lot de territoires.

 

C’est à l’étage, en fin de parcours, que l’oeuvre emblématique de l’expo est à découvrir. Il s’agit de l’installation in situTranslation vers le paysage, de Mathieu Cardin, lui qui avait déjà fait le coup de clore en grand une expo (étudiante), à la galerie Parisian Laundry. Habile constructeur de simulacres, le finissant de l’UQAM offre deux versants d’un mirage, celui d’un salon avec vue sur un paysage vallonné. C’est bien sûr le revers de la médaille qui est le plus fascinant, un revers dans la bricole et l’inutile, loin du côté soigné en façade.

 

La manière Cardin ne révèle pas seulement les ficelles d’une construction, elle rassemble, comme Éric Lamontagne, le beau rêve et la dure réalité. Il s’agit pour chaque visiteur de décider lequel est lequel. C’est à ce genre de débats intérieurs qu’invite Projet HoMa II – Les espaces réciproques. Pour certains, par exemple, la simulation que Les Enfants de Chienne font du club de motards pour dénoncer les copinages en art n’est que de l’enfantillage inutile, pour d’autres, un grand mal nécessaire.

Projet HoMa II – Les espaces réciproques

Maison de la culture Maisonneuve, 4200, rue Ontario Est, jusqu’au 22 juin, et Fondation Molinari, 3290, rue Sainte- Catherine Est, jusqu’au 24 juillet.