De l’art pour dénoncer la surveillance

Placée sous les fenêtres des espions britanniques, cette œuvre revendicatrice est bien une création de l’artiste Banksy.
Photo: Ben Birchall / PA Associated Press Placée sous les fenêtres des espions britanniques, cette œuvre revendicatrice est bien une création de l’artiste Banksy.

L’aveu n’a surpris personne. La semaine dernière, le maître britannique du « street art », Banksy, figure de l’art insolent et vindicatif placé à la sauvette dans les environnements urbains, a admis, sur son site Internet, être l’auteur de la murale baptisée Spy Booth et placée, en avril dernier, sous les fenêtres du Government Communications Headquarters (GCHQ), les services britanniques d’écoute électronique, à Cheltengam, dans le Gloucestershire.

Jusque-là, un très faible doute persistait sur l’identité du créateur qui a posé sur le mur, autour d’une cabine téléphonique bien réelle, trois hommes en imperméable beige, lunettes noires sur les yeux, attendant, en position d’écoute active, que quelqu’un entre dans ce vestige de la communication vocale, pour bafouer l’intimité de sa conversation. En hauteur, une vraie coupole satellite a même été détournée par l’artiste qui en fait subtilement l’émetteur de sa scène. Une scène très ancrée dans un présent où surveillance électronique et espionnage des citoyens ordinaires ne font pas qu’inspirer les tenants de l’hypersécurité et de l’hypercontrôle social. Les artistes contemporains, aussi, y trouvent matière à réflexion et à revendication. Au nom du bien commun.

Le courant, nommé surveillance art, dans la langue des autres, ou « art de surveillance », dans la langue des uns, n’est pas neuf. Andy Warhol, avec son film Outer and Inner Space (1965), en a sans doute posé les premiers jalons, en 33 minutes et une mécanique redoutable faisant du spectateur le voyeur d’une étrange conversation enregistrée ne mettant en scène qu’une seule personne. Un demi-siècle plus tard, l’époque, tout comme les révélations d’un Edward Snowden sur l’engouement des États pour la surveillance, à l’ère du tout à l’ego en format numérique, semble lui donner désormais de nouvelles ailes.

« L’art de surveillance est sans doute en train de vivre son âge d’or », résume à l’autre bout du fil l’historienne de l’art, spécialiste de l’art politique, Léah Snider. En 2011, elle a mené une étude en règle de l’oeuvre de David Rokeby, qui pratique le genre. « Aujourd’hui, de nouvelles technologies affinent les possibilités de surveillance et, du même coup, les manières pour les artistes d’aborder les questions que pose cette surveillance dans l’espace privé et public ».

Le duo américain composé de Kyle McDonald et Brian House ne dira certainement pas le contraire, lui qui cherche depuis quelques semaines à New York à forcer la réflexion sur l’intrusion des technologies numériques dans l’intimité, et sur la paranoïa qui peut en découler, avec une installation-performance artistique troublante intitulée Conversnitch (traduction libre : rapporteur de conversation). Le projet tient dans une lampe en apparence ordinaire placée dans des environnements de travail ou dans des lieux publics. Sa particularité ? Sans en avoir l’air, elle « écoute » ce qui se passe autour d’elle, puis reproduit les paroles captées sur un compte Twitter (@conversnitch).

Morceaux choisis : lundi matin, le compte affichait un énigmatique « Je l’aime. Elle m’a donné un travail ». Le 9 juin, quelqu’un a dit à côté de cette lampe : « Je crois que je ne prends pas la colle contact assez au sérieux. »

« La surveillance est en train de se banaliser dans nos sociétés, dit Mme Snider, et c’est ce que l’art de surveillance cherche un peu à nous faire remarquer en attirant les regards sur cette banalisation, pour mieux induire une réaction. »

 

État de choc recherché

 

Le procédé artistique peut passer par des images des caméras de surveillance détournées en Grande-Bretagne par le groupe The Get Out Clause, de Manchester, pour la réalisation d’un vidéoclip. C’était en 2008. À Montréal, l’artiste Emmanuelle Léonard a également exploré, quatre ans plus tard, le rapport aux espaces placés sous l’oeil permanent d’une caméra avec son projet intitulé Sous les yeux du surveillant, alors que Jon Rafman, depuis la même ville, va, lui, chercher l’absurde, l’improbable dans les clichés captés par les nouveaux yeux du monde incarné par la multinationale américaine Google et son service street view. Le but ? Divertir, mais également prendre conscience de l’acceptabilité sociale sournoise de la numérisation de tous les espaces de vie quotidienne. Pas toujours pour le mieux.

Les lieux d’expression de l’art de surveillance sont nombreux, complexes et variés, mais l’objectif est bien sûr convergent : « Les artistes de l’art de surveillance veulent nous amener dans l’état de choc » dans lequel on devrait normalement être lorsqu’il est question de libertés civiles qui s’érodent, d’intrusions non justifiées dans la vie privée, de dérives liberticides, lance Léah Snider. « Ils veulent nous placer dans l’inconfort lié à ce nouvel état de fait », inconfort qui, dans le bruit, dans la masse, dans l’hermétisme des outils qui le nourrissent, a besoin, lui, d’être mis sous surveillance permanente, estiment ces artistes, pour ne surtout pas sombrer dans l’oubli.