Gustave Doré, la mémoire de l’imaginaire

Souvenir de Loch Lomond
Photo: Source Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa Souvenir de Loch Lomond

Du 13 juin au 14 septembre, le Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa s’associe au Musée d’Orsay à Paris à l’occasion d’une exposition consacrée à Gustave Doré. Il s’agit de la rétrospective la plus imposante, et la plus complète, de l’oeuvre indispensable mais étonnamment peu connue de ce graveur, peintre et sculpteur admirable. Plongée libre dans l’univers d’un virtuose.

Lorsque l’on pense aux artistes marquants du XIXe siècle, les noms Van Gogh et Monet s’imposent d’emblée. Ceux de Renoir, Courbet, Cézanne et Degas suivent. Doré ? Gustave Doré ? Connaît pas, ou si peu. Ah ! N’est-ce pas l’illustrateur derrière ces superbes gravures dans l’édition définitive des Fables de La Fontaine ? Oui, mais encore ? Avec l’exposition Gustave Doré (1832-1883). L’imaginaire au pouvoir, le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) répond à cette question tout en montrant pourquoi le nom de cet artiste prodigieux mérite d’être énoncé du même souffle que ceux de ses contemporains plus connus.

 

À cet égard, les propos du conservateur en chef du MBAC, Paul Lang, sont sans équivoque. « L’une des visées de cette exposition, hormis de faire découvrir l’oeuvre de Gustave Doré, c’est de rappeler que le XIXe siècle, la seconde moitié du XIXe siècle en particulier, ce n’est pas uniquement l’impressionnisme. Il y a autre chose. Il y a Doré, un artiste majeur, immense, qui, à mon avis, n’a jamais reçu la reconnaissance qui lui est due. Certes, il était un illustrateur dans une classe à part, mais ses peintures et ses sculptures rendent compte d’une virtuosité ahurissante », argue M. Lang, qui note au passage que, ironie du sort, Gustave Doré vint au monde en 1832 et mourut en 1883, exactement comme Édouard Manet.

 

Sept nuances de Doré

 

De fait, aborder les rivages de l’oeuvre de Gustave Doré, c’est plonger dans un univers visuel fabuleux. C’est se laisser absorber par une production protéiforme — gravure, peinture, sculpture — essentielle. C’est revisiter l’histoire à travers le regard d’un artiste à jamais tiraillé entre la vérité et le fantasme, entre l’authenticité et l’imaginaire. Il en résulte un paradoxe artistique fascinant qui se trouve au coeur de l’exposition.

 

« Gustave Doré n’avait pas plus d’affinités avec les impressionnistes qu’avec les symbolistes ou les naturalistes. Il n’appartenait à aucun mouvement, n’était rattachable à aucune école. Il était un artiste complètement original », soutient Paul Lang.

 

Afin d’évoquer cette maîtrise pluridisciplinaire tout en proposant au visiteur un parcours compréhensible, le MBAC a décliné l’exposition en sept volets : Réaliste et chimérique : les sculptures, Chroniqueur satirique et populaire, L’imagination littéraire : dessins et peintures, Visions de l’Espagne et de Londres, Paysages peints, 1870 : l’année terrible, Peintre et prédicateur : religion et pathos.

 

Ainsi apprend-on que Doré était un enfant prodige qui, à 15 ans, s’installa à Paris où ses caricatures firent les délices des lecteurs du Journal pour rire. Autodidacte, il manifesta très tôt un don unique pour l’illustration. En 1854, il créa plus de 100 gravures pour accompagner les textes de Rabelais. Une quinzaine d’années plus tard, sa version illustrée de La divine comédie, de Dante, fit fureur. Idem pour son édition personnelle de la Bible.

 

En mal de reconnaissance

 

Bref, c’est dire que, contrairement à Vincent Van Gogh, par exemple, non seulement Gustave Doré fut célèbre de son vivant, mais il vécut fort confortablement de son art. Un art, toutefois, qu’il envisageait sans contraintes ni carcans. Or, si on lui reconnut d’emblée des dispositions exceptionnelles pour l’illustration, discipline jugée, à tort, mineure, on lui refusa une reconnaissance idoine en peinture et en sculpture.

 

Au temps où il fut critique au Journal populaire de Lille, Émile Zola décréta, au sujet des illustrations de Doré pour le Don Quichote de Cervantes : « On appelle ça illustrer un ouvrage : moi, je prétends que c’est le refaire. Au lieu d’un chef-d’oeuvre, l’esprit humain en compte deux. » Mais dès lors qu’il voulut élargir ses horizons artistiques, Doré fit l’objet de commentaires pour le moins acerbes, tels ceux formulés par Jules-Antoine Castagnary, un critique d’art proche de Courbet. « Nous constaterons avec tristesse, que, mauvais dessinateur et mauvais peintre, M. Gustave Doré vient d’ajouter à sa réputation celle de mauvais sculpteur », écrivit-il en 1877. Comme quoi cette originalité signalée par Paul Lang, Doré la paya chère.

 

Or aujourd’hui, en contemplant Souvenir de Loch Lomond (1875) ou Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’enfer (1861), pour ne nommer que deux pièces maîtresses de l’exposition, on reste béat d’admiration ; on cherche les mots pour définir tant de beauté. Et l’on se dit que, décidément, quelle que soit l’époque, la critique a parfois le don de limiter son regard avec des oeillères qu’elle a elle-même choisi de porter. Dont acte.

 

Chroniqueur, humaniste

 

À l’inverse, le regard de Doré, lui, atteste non seulement une ouverture au monde, mais une empathie réelle envers ses laissés-pour-compte, dont ceux de la Révolution industrielle. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à jeter un coup d’oeil aux gravures et aux croquis qu’il réalisa pour l’ouvrage Londres : un pèlerinage, vers 1872. Dans À travers Londres, en chemin de fer, des femmes étendent le linge dans d’étroites arrière-cours entassées les unes contre les autres ; au-dessus d’elles, des cieux opacifiés par la fumée des usines. Dans Assoupis sous les étoiles, des familles entières, sans logis, dorment dans le renfoncement d’une rambarde. On pourrait être dans un roman de Dickens.

 

Ces préoccupations humanistes sont également perceptibles dans ses sujets religieux. Ainsi, lorsqu’il peignit sa version de La vallée des larmes (1883), Doré plaça-t-il le Christ portant sa croix à l’arrière-plan, l’avant-plan mettant l’accent sur la foule en pleurs et le cortège de miséreux. Absente de la Bible, la scène nocturne du Christ quittant le tombeau (1869) dégage quant à elle une impression de solitude poignante, une tristesse aussi.

 

Snobé, Gustave Doré fut surtout profondément incompris. À travers l’exposition L’imaginaire au pouvoir, cet artiste inclassable et visionnaire se voit enfin réhabilité par l’histoire. Celle-là même qu’il infusa d’une part de sublime sa vie durant.

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Comme au cinéma

Du Voyage dans la lune de Georges Méliès (1902) à la trilogie du Seigneur des anneaux de Peter Jackson (2001-2003), l’œuvre de Gustave Doré a influencé maints cinéastes, dont des extraits de longs métrages seront présentés dans l’une des salles de l’exposition. Au sein de cet échantillonnage aussi hétéroclite que révélateur, on retrouve entre autres les Oliver Twist de David Lean (1946) et de Roman Polanski (2005), Le nom de la rose de Jean-Jacques Annaud (1986), Les sorcières d’Eastwick de George Miller (1987) et Sweeney Todd : le diabolique barbier de Fleet Street de Tim Burton (2007). Ci-contre : une xylographie d’un conte de Charles Perrault qui a inspiré La Belle et la Bête de Jean Cocteau (1946).

Comme au cinéma

Du Voyage dans la lune de Georges Méliès (1902) à la trilogie du Seigneur des anneaux de Peter Jackson (2001-2003), l’oeuvre de Gustave Doré a influencé maints cinéastes, dont des extraits de longs métrages seront présentés dans l’une des salles de l’exposition. Au sein de cet échantillonnage aussi hétéroclite que révélateur, on retrouve entre autres les Oliver Twist de David Lean (1946) et de Roman Polanski (2005), Le nom de la rose de Jean-Jacques Annaud (1986), Les sorcières d’Eastwick de George Miller (1987) et Sweeney Todd : le diabolique barbier de Fleet Street de Tim Burton (2007). Ci-contre : une xylographie d’un conte de Charles Perrault qui a inspiré La Belle et la Bête de Jean Cocteau (1946).