Se nourrir du passé sans édifier de monument

Deux photos tirées des archives de La Centrale : Hannelore Storm, 1974, et réunion informelle, dans les années 1978-1979.
Photo: Source La Centrale/Kay Aubanel Deux photos tirées des archives de La Centrale : Hannelore Storm, 1974, et réunion informelle, dans les années 1978-1979.

La Centrale célèbre ses 40 ans à l’image de son histoire, loin des canons et des structures dominantes que son engagement féministe cherche depuis les débuts à ébranler. L’exposition inaugurant la programmation spéciale, concoctée pour l’important anniversaire, est de cette eau.

 

Elle a été confiée à l’artiste Cynthia Girard, qui s’est empressée de relancer la balle en invitant à son tour d’autres artistes, moins établies. Au seul mot d’ordre donné par La Centrale, voulant que son histoire et ses archives soient au coeur de tous les projets, Girard a répondu en puisant dans les nombreux cartons d’invitation au vernissage d’exposition. La sélection qu’elle en a faite a constitué la matière première, livrée ensuite aux autres artistes qui pouvaient l’employer comme bon leur semble.

 

Le résultat montre une appropriation très libre de cette matière qui, au final dans les oeuvres, n’a plus trop à voir avec la dimension documentaire pour laquelle ces cartons, et artefacts connexes, ont été conservés. De ce fait, aucun des projets ne consacre une exposition du passé plutôt qu’une autre, ni ne fait ressortir de ces traces matérielles un récit unique de l’histoire du centre. Cela, faut-il déduire, de façon tout à fait délibérée. L’approche choisie refuse ainsi d’incarner l’autorité de la grande histoire, dont le récit procède forcément par exclusions, comme les féministes des années 1970 l’ont démontré.

 

Le petit autel de fortune exhibant un bricolage de cartes d’anniversaire greffées de poésie aux mots ciselés de Joannie Boulais, les tableautins en céramique tombés pêle-mêle de leur chevalet miniature de Véronique Lépine et les deux fragments d’image agrandis et sérigraphiés sur du tissu rose couché au sol de Kevin Rodgers semblent, dès lors, évoquer davantage les déconfitures de certaines luttes et la remise en cause féministe des modes connus de célébrations.

 

Les oeuvres de Natasha Rock et de Lamathilde exploitent, quant à elles, la quantité, dans un côte-à-côte mutuellement éclairant. Pour Rock, c’est une horde de petits êtres velus et colorés en céramique, faisant allusion à toutes les personnes ayant exposé au fil du temps à La Centrale. Ces artistes voient d’ailleurs leur nom défiler par ordre alphabétique dans la vidéo aux couleurs toniques de Lamathilde, liste qui joue en boucle et qui finit par se superposer jusqu’à rendre illisible le texte. À La Centrale, le collectif prévaut sur le génie individuel.

 

Anonymat

 

L’anonymat et l’usage de matériaux modestes ou empruntés aux arts appliqués sont entre autres des stratégies critiques mises en avant par les féministes des années 1970 auxquelles les artistes d’aujourd’hui font donc écho. L’intérêt pour ces oeuvres se limite toutefois pour beaucoup à ce constat. Cynthia Girard s’en tire plus finement, elle qui a pourtant cherché à ne pas distinguer sa contribution, réservant d’emblée pour son travail le même espace que les autres.

 

D’elle vient l’idée de bouder les murs et d’accrocher les oeuvres sur une structure en bois qui ressemble à des échafauds, comme si le travail était toujours en cours. Dans sa forme, l’exposition souligne le caractère expérimental, collectif et parfois risqué des activités du centre, une caractéristique fondatrice que La Centrale peut se targuer d’avoir su préserver.

 

Le processus d’exploration des archives, Girard l’a aussi imagé avec perspicacité dans le titre Archives cannibales. C’est « l’art qui se mange lui-même », dit celle qui ne voulait pas donner à l’entreprise une dimension conceptuelle, comme c’est la tendance dans l’intérêt actuel pour les archives en arts visuels. Elle a plutôt opté pour la matière et le plaisir de faire. Elle présente un tableau-collage s’appropriant un carton, qui rappelle la solidarité du féminisme avec d’autres luttes sociales. Sur un autre tableau, l’horloge hibou indique minuit moins cinq. L’oiseau, qui sait voir dans la nuit, se fait ici le gardien bienveillant de la révolution. Saura-t-il la garder en marche ?

 

L’appel de projets lancé par La Centrale visait à réactiver les archives d’une histoire longue de 40 ans d’un des plus anciens centres d’artistes au Canada, un des rares, voire le seul, dédié aux questions féministes — et plus largement du genre, comme l’a précisé une récente réflexion du centre sur son mandat. Le fonds des archives, déposé à l’Université Concordia, est disponible pour les chercheurs et les artistes qui voudraient l’explorer, alors qu’a été achevée la mise en ligne de la programmation du centre depuis sa fondation en 1973.

 

Il y a encore beaucoup à faire avec ce matériel, croit Jen Leigh Fisher, coordonnatrice artistique de La Centrale. La façon même de mettre en valeur les archives est à interroger, mais demeurent aussi préoccupantes les lacunes à combler, en regard de l’histoire du centre en particulier et des pratiques féministes en général au Québec. L’époque où on négligeait d’archiver — comme il est arrivé aux documents de la première année du centre, s’est fait raconter Mme Fisher — a fait place à un souci indéniable de conservation des traces et de leurs interprétations. Dans ce contexte, les photos retrouvées documentant la première décennie de La Centrale — conservées jusqu’alors par la membre fondatrice Clara Gutsche et publiées pour la première fois en février par dpi, la revue féministe d’art et de culturel numérique — sont un vrai trophée.

Collaboratrice

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Ça tourne à La Centrale

L’exposition Archives cannibales durera à peine deux semaines, suivant le souhait de La Centrale de créer un événement rassembleur et communautaire. Une autre exposition débutera le 25 avril avec les travaux de Wednesday Lupypciw et de Jenna Dawn Maclellan, suivie d’une résidence d’exploration en galerie, sur le thème du canon, de Kirsten Mccrea. 

Le 14 et le 15 mai aura lieu une performance de Tanya Mars, une membre fondatrice du centre. K. G. Guttman, Anne Golden, Tamar Tembeck et Anne-Marie Proulx mènent quant à elles une résidence de recherche dont les résultats prendront cet été et à l’automne la forme de soirées de projection ou d’expositions.

ARCHIVES CANNIBALES

Joannie Boulais, Cynthia Girard, Lamathilde Véronique Lépine, Natasha Rock et Kevin Rodgers. À La Centrale/Galerie Powerhouse, 4296, boul. Saint-Laurent. Jusqu’au 12 avril.