Paris risqués

Les Ateliers Jean-Brillant relancent l’événement créatif Chantier libre. Le thème imposé aux artistes cette année : la sculpture.
Photo: Source Ateliers Jean-Brillant Les Ateliers Jean-Brillant relancent l’événement créatif Chantier libre. Le thème imposé aux artistes cette année : la sculpture.

Pour une quatrième fois en sept ans, Les Ateliers Jean-Brillant, situés dans Saint-Henri, proposent Chantier libre, un événement de création dont le dernier volet, l’exposition, s’ouvrait cette semaine. L’urgence de créer anime cet espace au passé industriel encore si présent qu’il semble branché sur le respirateur. Les 16 artistes n’auront eu qu’un mois pour concevoir leurs oeuvres, les visiteurs, eux, n’ont que quelques jours pour s’y frotter — jusqu’au 23 mars.

 

C’est un chantier et, comme tout chantier, celui-ci se situe dans un entre-deux. Entre construction et destruction, entre chaos et ordre, entre exposition dans un espace galerie et laboratoire de matériaux et d’idées, l’événement est à prendre ou à laisser. La maquette et les dessins de Daniel Corbeil, travail en cours de réalisation inspiré par le paysage environnant, apparaissent, dans ce sens, comme un condensé de Chantier libre.

 

Le thème de cette quatrième édition, la sculpture, a mené à des oeuvres où les corps solides et lourds dominent. Phil Allard et Réal Patry ont notamment récupéré des carcasses de l’industrie automobile ou navale. Jean Brillant, l’artiste et chef des lieux, propose, quant à lui, une mini-rétrospective où la pierre et l’acier dominent.

 

Le réputé Peter Gnass, connu pour ses projections in situ en trompe-l’oeil, s’est servi de restes industriels trouvés sur place pour composer un autre de ses paysages construits dans le réel, avec de la peinture, et redécoupés à travers la photographie. Son oeuvre est à découvrir sous de multiples points de vue, en deux temps — les reproductions, au début du parcours, l’origine de la proposition, dans une autre salle. Pour apprécier l’illusoire rectangle jaune, une seule perspective est possible, ou presque impossible, puisqu’il faut monter dans un escalier fantôme qui ne mène nulle part.

 

Il n’y a pas que de la sculpture dans Chantier libre IV. Le performeur de l’heure, Thierry Marceau, l’homme derrière le 1 % de l’édifice 2-22, s’y est produit, le soir du vernissage. Il y reste présent avec une oeuvre qui conjugue document vidéo, sculpture et sa personnification de Damien Hirst, la coqueluche britannique du marché de l’art. Côté vidéo, et expériences sonores, Sébastien Pesot se manifeste à travers une oeuvre à quatre écrans pleine de rebondissements, littéralement.

 

Il n’y a pas que des poids lourds. Des artistes moins connus qui travaillent avec des matériaux légers occupent l’espace de manière surprenante. L’assemblage plastique (des « attaches-câbles ») d’Élisabeth Picard a poussé près du plafond, alors que les structures verticales en styromousse d’Andréanne Abbondanza-Bergeron entravent le parcours, de haut en bas. Pour sa part, Gentiane Barbin invite, avec ses modules portatifs, à visiter l’expo… à reculons.

 

Enfin, c’est un artiste en voie de percer, représenté par une jeune galerie (BAC, dans la Petite Italie), qui s’éclate — il défonce même une porte. Simon Beaudry, qui travaille autour du folklore québécois et de la culture de la vitesse, a mis en scène une installation de la destruction où il mêle performance, document vidéo et différents artefacts du réel et de l’imaginaire.À quelques pas des Ateliers Jean-Brillant, à la Parisian Laundry, prend place une autre exposition de courte durée, Collision, une tradition de la galerie de la rue Saint-Antoine. Elle réunit les travaux d’étudiants de l’Université Concordia et de l’UQAM. Une belle invitation : la totalité de la galerie, y compris son terrible bunker, leur est laissée.

 

C’est dans le bunker que se trouve la plus audacieuse proposition, Reality Sucks, de Mathieu Cardin, un émule de BGL. Ici, il s’agit d’un univers fantasmé à l’intérieur d’un casier métallique, comme le revers secret de la vie superficielle d’un concierge. Grandes illusions qui naissent de la banalité d’un balai.

 

Les autres artistes ne méritent pas moins votre attention. Ce n’est pas que le spectaculaire qui compte. Kristin Nelson coud et propose des oeuvres, presque absurdes, qui simulent la papeterie. Jude Griebel fait davantage dans l’accumulation et le mariage de références et crée des sculptures dignes des beaux monstres de David Altmejd. À la fois peinture et sculpture, les oeuvres casse-tête de Philippe Chabot se présentent autant comme un tout lisse que comme un tas de morceaux disparates. Construction, destruction et le motif inspirant de la ruine… Même dans une chic galerie privée, il peut être question de chantier et de liberté créatrice.

Collaborateur

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PLUS QU'UNE EXPOSITION

Rassembleur et ouvert sur plus d’une pratique, Chantier libre n’est pas qu’une exposition. Parmi les programmes ponctuels à l’affiche, la séance de dessin devant modèle vivant (samedi 15 mars, dès 18 h) est sans doute le plus inusité pour une manifestation d’art actuel. Lors de ce « happening » de quatre heures, 250 dessinateurs « de tous les calibres » seront à leurs crayons.

Mardi 18 mars, la soirée vidéo « Mises à l’épreuve » réunira 21 œuvres autour des liens possibles avec la sculpture. Aussi au menu : un encan, le mercredi 19 mars, et, le jeudi 20 mars, un concert électroacoustique. Pour ce dernier programme, le collectif Theresa Transistor proposera Grand bruit, une performance où l’acier, le béton et le métal entrechoqueront l’architecture, annonce-t-on.

Notez que certaines activités sont payantes, avec un prix d’entrée réduit pour « artistes, sans-emploi et musiciens ».

Chantier libre IV

Les Ateliers Jean-Brillant, 3520, rue Saint-Jacques, jusqu’au 23 mars.

Collision 10

Parisian Laundry, 3550, Saint-Antoine Ouest, jusqu’au 15 mars.

À voir en vidéo