Trevor Gould dans l’antichambre de l’histoire

Trevor Gould est né à Johannesburg. L’artiste est arrivé au Canada en 1980 et il enseigne aujourd’hui à l’Université Concordia.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Trevor Gould est né à Johannesburg. L’artiste est arrivé au Canada en 1980 et il enseigne aujourd’hui à l’Université Concordia.

À quelque chose, dit-on, malheur est bon. Dans le cas de Trevor Gould, figure majeure de l’art conceptuel montréalais, l’adage se traduit par un magnifique renversement de situation. Avant Noël, un accident le prive de l’usage de ses mains. Fâcheuse situation pour un sculpteur. Incapable dès lors de livrer les installations attendues pour son retour dans une galerie privée. Le voilà pourtant en ce premier jour de mars, tel que prévu, avec le solo qui inaugure son association avec la galerie Hugues Charbonneau.

 

Plutôt qu’un banal plan B, la solution de rechange s’avère une importante rétrospective… d’aquarelles. Virage à 180 degrés. L’expo Belief Has No Reason regroupe des aquarelles réalisées depuis 1996. Hugues Charbonneau savoure cette issue, qui fait de sa galerie, croit-il, « un lieu de production de connaissances ».

 

« Ces aquarelles sont fantastiques. Il n’y a jamais eu de rétrospective, d’étude scientifique pour les lier. On n’a pas eu la vue d’ensemble, note-t-il, avant d’esquisser un sourire de satisfaction. Je rêvais de jouer dans les tiroirs de Trevor, comme un enfant dans une bonbonnière. »

 

Pas de crainte, Trevor Gould n’est pas devenu manchot. Il fallait le voir au début de la semaine manipuler ses aquarelles sans hésitation. Aucune trace de l’accident. L’artiste né et formé en Afrique du Sud, arrivé au Québec en 1987, paraît en pleine forme, affable, volubile, malgré l’embarras que lui causent les entrevues et la perspective de tomber dans le détail biographique.

 

Son exil de ses terres natales, il l’explique par le besoin de trouver un lieu où exprimer, en toute liberté, la complexité du colonialisme et de l’exotisme. Le contexte belliqueux de l’apartheid ne lui convenait pas. Il ne pouvait parler de négritude ; il n’est pas Noir. « Le Québec, dit celui qui est devenu prof à l’Université Concordia, est l’espace culturel qui m’a permis de développer mes idées. »

 

Pour Hugues Charbonneau, jadis étudiant de Gould, « Trevor parle de la fabrication de l’histoire ». « Comme ses aquarelles, qui saignent, qui dégouttent. Ce n’est jamais ni lisse ni lustré ».

 

L’accident de décembre a permis à l’artiste de redécouvrir de vieux corpus. Notamment la série Leaf Thief (1996-1998), sorte de traité de « plantes économiques », celles considérées en Occident comme un moteur de développement économique. Ces esquisses concernaient un projet d’affiches destiné au Jardin botanique. À cause du commentaire critique qui en émanait, Gould avait essuyé un refus de la pépinière montréalaise. Les affiches avaient alors trouvé une niche ailleurs — les abribus de la société de transport —, le temps de l’expo du centre Optica, Sur l’expérience de la ville.

 

Quinze ans plus tard, il a retrouvé avec plaisir cet ensemble de 95 aquarelles, dont une vingtaine sera exposée. « Ça nous a pris deux semaines avant de trouver comment », dit-il. Le projet de livre préparé en parallèle, pas encore prêt, en a été la clé. « On les regardera comme on regarde les pages d’un livre et non seulement comme des aquarelles sur un mur. »

 

L’aquarelle fait partie de la signature connue et reconnue de Trevor Gould, au même titre que la sculpture. On y retrouve les mêmes préoccupations au sujet des identités culturelles, le même bassin iconographique autour de la flore et de la faune — y compris ses girafes et primates légendaires —, le même soin pour le contexte d’exposition. Ses précédentes apparitions à Montréal — un solo au centre Vox et sa participation à Zoo, au Musée d’art contemporain, en 2012 — n’en étaient pas exemptes. Gould ne voit pas l’aquarelle, qu’il a découverte une fois quadragénaire, vers 1995, comme un exercice préparatoire.

 

« Je fais des aquarelles conceptuelles. J’essaie de représenter une idée. Je ne copie pas une nature morte », dit celui qui apprécie cette matière pour son aspect incontrôlable. « Tu veux exprimer une chose et il s’en produit une autre, insoupçonnée. En dessin, tu sais ce qui suivra. Avec l’aquarelle, tu n’en as aucune idée. »

 

La quarantaine d’oeuvres réunies concerne trois grands ensembles. Outre Leaf Thief, il y a Universal Fairs (1996-2006), axé sur l’exotisme trop idéaliste derrière les expositions universelles, et Something of an Idea, un travail entamé en 2006 qui multiplie les ambivalences, tel que le personnage du scout, icône de la curiosité à laquelle s’identifie l’artiste.

 

Certains titres se déclinent en plusieurs éléments, comme Generations (2009), mosaïque de singes vus de profil, ou Philosophy’s Last Stand (2006), un ensemble de représentations divines (Mars, Saturne, Jupiter), considéré par son auteur comme un tournant dans sa pratique. « Il faut arrêter de voir le XIXe siècle comme l’origine du monde dans lequel on vit. La question qui compte n’est plus de savoir ce que nous avons été, mais ce que nous sommes et serons. »

 

Les sculptures non terminées insisteront sur cet aspect. En attendant qu’elles soient exposées un jour, la rétrospective jettera un dernier regard sur un temps révolu.


Collaborateur

Belief Has No Reason

Trevor Gould