De la lente combustion du désir

Vue d’installations d’Olivia Boudreau ; de gauche à droite : Box, 2009, et Les petits, 2010.
Photo: Paul Litherland Vue d’installations d’Olivia Boudreau ; de gauche à droite : Box, 2009, et Les petits, 2010.

La première exposition en solo d’Olivia Boudreau, elle dont les oeuvres vidéo s’étirent dans la durée, est un véritable ravissement. L’artiste et la commissaire Michèle Thériault ont choisi de faire coexister dans l’espace ces oeuvres pour lesquelles la tentation première aurait sans doute été de les isoler. Les vidéos se répondent ainsi dans l’espace, atteignant l’objectif de cette exposition qui consiste à jeter un regard neuf sur dix ans de pratique.

 

Si toutes les oeuvres de Boudreau n’y sont pas, plusieurs remontent aux débuts de l’artiste, alors qu’elle étudiait encore à l’UQAM ou qu’elle était toute jeune diplômée. C’est dire que, déjà, il y avait dans son travail une pertinence qui ne s’est en rien atténuée avec le temps. L’une des oeuvres, Jupe (2004), donne le ton d’entrée de jeu dans la vitrine de la galerie qui s’offre aux passants. Gros plan sur un tissu écossais qui se voit remonté légèrement, dévoilant ainsi deux fines cuisses nues, qui disparaissent aussitôt sous le tissu. Le manège recommence en boucle, insinuant dès lors une ambiguïté à propos du « motif » de cette image.

 

Que cherche-t-on à voir dans les images, de surcroît lorsqu’il s’agit d’un corps féminin ? C’est là une des questions, mais il y en a bien d’autres, que le travail de Boudreau soulève en faisant précisément sentir au spectateur sa propre activité du regard. Les stratégies mises en avant par l’artiste au fil des années, que sont la lenteur, le plan fixe, la présence réelle ou représentée du corps, les cadrages serrés ou l’inaction, contribuent diversement à retourner le regard sur le regardeur. Your Piece (2007), diffusée dans le vestibule, le dit et le performe. De profil, c’est une femme, l’artiste, livrant un monologue inaudible. Le hors-champ et le contenu de cette confidence sont pour nous d’irrépressibles vides à combler.

 

Les vidéos appellent la noirceur pour leur visionnement et tout le parcours se passe donc dans la pénombre tranquille. Les oeuvres, dénuées de dialogues, font entendre les bruits ambiants (chant de criquets, jappement, douche ouverte à répétition…) captés lors des tournages qui avaient pour critère de saisir le réel tel quel, même dans sa durée.

 

Dans une première salle, le regard croise Vaches (2005), Pelages (2007) et Peinture(2004). Toutes trois mettent en scène l’artiste avec des animaux ou jouant l’animal. Elle tient la pose ou se voit dicter la pose, peut-être comme le chien en laisse dans Peinture, obéissant, à qui on a dit de rester tranquille. Mais le corps ploie et se fatigue, car l’action dure parfois des heures, brisant ainsi l’image de l’animalité, domestiquée, à laquelle ce corps de femme est rapproché.

 

Le corps montré à répétition semble refuser les diktats de l’image, lieu privilégié de possession par le regard. La présence de deux corps réels posant dans la salle d’exposition rend cette dimension encore plus probante. Il s’agit d’une performance, une des nouvelles oeuvres de l’artiste. Elle a fait appel à des interprètes qui, pendant des heures, changent de position en alternance ; l’un est debout et l’autre est couché, et ils passent de regardeur à regardé, sauf au moment du relais où, pendant quelques secondes, les deux corps se trouvent allongés. L’apparente passivité des deux personnages, leur apathie calculée, fait ressortir le rôle actif du regard seul, ce qui nous implique encore davantage.

 

Cette dynamique se joue différemment dans plusieurs oeuvres de Boudreau. Toutes les fois où l’artiste a fixé des paramètres de tournage et d’action, c’est semble-t-il pour révéler que le désir est construit par l’image et sa mécanique. C’est ce qui ressort de l’ensemble des vidéos présentées, que ce soit le cheval dans son box filmé pendant 22 heures (Box, 2009) ou le corps douché et séché à répétition pendant une heure dans Douches(2006), oeuvre qui n’avait pas encore été montrée dans un cadre officiel. L’exposition comprend aussi la vidéo des performances Dehors (2005) et Salle C (2007), dont les durées longues, encore une fois, feront comprendre qu’il est vain de chercher à les saisir dans leur intégralité.

 

Ce qui n’est pas le cas avec Femme allongée (2014), une autre oeuvre inédite de l’artiste. Elle opère avec cette oeuvre un tournant, fort prometteur, dans sa pratique, qui n’est pas celui qui avait été pressenti en 2012, lorsqu’elle avait exposé Intérieur à la Fonderie Darling. Boudreau, sans aucun doute investie par la monumentalité des lieux, avait réalisé une grande installation, déployant ainsi dans tout l’espace ses vidéos. Dans Femme allongée, c’est plutôt le montage et la narrativité qui sont exploités, des stratégies nouvelles au service d’un propos qui, s’il a encore à voir avec le temps, sonde d’autres avenues.

 

L’oeuvre est résolument plus cinématographique, du fait même des moyens pris pour la réaliser, avec ses images de haute qualité et ses mouvements de caméra. Le court film d’une durée de 13 minutes met en scène une femme d’âge mûr allongée sur une table sous un drap blanc. Consciente, elle respire doucement, mais les personnages qui lui rendent visite la traitent en malade, voire en morte. L’ambiance clinique du décor anticipe la morgue, où son corps est peut-être destiné. Le drap, à la fois pan pictural, écran, voile et page blanche, impose sa présence jusqu’à la fin. Il est ce qui sépare aussi quand vient le temps de laver, de palper ou de regarder ce corps qui se voit aussi photographié par un personnage joué par Boudreau, qui surgit avec un appareil polaroïd. Le déclic s’active sur ce que le drap levé nous empêche de voir.

 

Les contenus affectifs, nombreux, ne font ainsi pas l’économie du regard. Une photo polaroïd fixée au mur à côté montre un nu féminin, plus jeune, debout devant le décor semble-t-il aperçu dans le film. Est-ce le même personnage à un autre âge, tout comme la technologie du polaroïd en est une du passé ? Cette image, qui nous fait sentir voyeur, pourrait être le plan dérobé de l’histoire ainsi appelée à demeurer une énigme troublante.

L’OSCILLATION DU VISIBLE. Olivia Boudreau

À la galerie Leonard et Bina Ellen de l’Université Concordia, jusqu’au 12 avril