Olivia Boudreau – La persistance des apparences

Olivia Boudreau, <em>Femme allongée</em>, 2014
Photo: Avec le concours de l’artiste et de la Galerie Leonard-et-Bina Ellen. Olivia Boudreau, Femme allongée, 2014

Vidéaste de la lenteur, de la répétition et des images soignées, Olivia Boudreau est saluée par un solo majeur, qui revient sur sa riche carrière… de dix ans. L’exposition L’oscillation du visible réunit près de 200 heures (!) de captations. À voir et à revoir sans modération.

Mi-trentenaire, active depuis une décennie seulement, et voilà Olivia Boudreau consacrée par un premier bilan et une première monographie, offerts par la galerie Leonard et Bina Ellen de l’Université Concordia. À coups de vidéos performatives et contemplatives, axées sur des longs plans-séquences, sur des actions et postures du corps (féminin) et sur une impression que tout se déroule très lentement, Olivia Boudreau s’est vite imposée comme une figure clé de la relève en art actuel. Difficile d’imaginer une année sans ses images, à la fois séduisantes et éprouvantes, minimalistes et riches de sens.

 

L’exposition L’oscillation du visible réunira, à compter de jeudi, quinze titres, de ses tout premiers Jupe et peinture (2004), réalisés alors que l’artiste était au bac, à l’inédit Femme allongée (2014). Quinze titres en dix ans, la diplômée de l’UQAM assure en être étonnée : « Je suis la première surprise qu’il y ait quinze oeuvres. Je ne savais pas que j’en avais fait autant. »

 

Ce n’est pas de la fausse modestie. Rencontrée dans ses quartiers, avenue de Gaspé, Olivia Boudreau se révèle plutôt terre à terre, d’une belle simplicité. Si elle reconnaît réaliser trois oeuvres tous les deux ans, elle ne se vante jamais, pendant l’heure qu’elle sirotera son thé, de son rapide succès d’estime. Tout au plus se considère-t-elle chanceuse, exigeante ou simplement « bonne élève ».

 

« J’ai toujours eu le fantasme de faire une expo et de prendre un break d’un an, confie-t-elle. Je ne l’ai jamais fait : je recevais beaucoup d’invitations et je devais produire. »

 

Elle qui danse depuis ses huit ans ne rêvait pas d’être artiste. Après l’abandon de ses études collégiales en danse, puis en cinéma, elle se cherche. Elle se retrouve lors d’ateliers plus libres. « Ça me convenait d’être meneuse de quelque chose », dit celle qui aime la prise de risques.

 

Elle s’inscrit à l’UQAM, en arts visuels, « avec un gigantesque syndrome d’imposteur ». Elle y tâte de la peinture, « mais ça ne marchait pas, ça ne bougeait pas assez ». Et lorsqu’elle se met à jouer avec une caméra, ça fonctionne. Démarre alors une pratique très picturale : s’appuyant sur des cadres soignés et sur cette lenteur du récit qui lui est indissociable, elle accumule les vidéos comme s’il s’agissait d’appliquer la matière, couche après couche.

 

« J’ai tendance à faire le moins possible, pour voir si ça fonctionne. Je suis très bonne élève, je fais une chose à la fois. » Aujourd’hui, elle plonge dans le montage et la narration avec l’oeuvre Femme allongée. Demain, elle songe à se lancer dans le court métrage de fiction.

 

Olivia Boudreau a été révélée en bonne partie à la Galerie de l’UQAM, où prend forme en 2009 son projet de fin de maîtrise, Pelages. La plupart de ses vidéos sont marquées par la présence récurrente du corps féminin — le sien, jusqu’en… 2009. Dans Pelages, elle apparaît à quatre pattes, dans Douches (2006), elle se lave et s’essuie… Les positions vulnérables ou inconfortables qui se succèdent d’une fois à l’autre ne cachent pas un discours féministe, ou sur la féminité, elles couvent la question de la perception et des apparences, parlent de notre capacité à regarder au-delà de la surface.

 

« Au début, l’impulsion était de la provocation, propre à la vingtaine. Dans Peinture, oui, il y a une femme qui se déshabille, un soutien-gorge rouge, plein d’éléments de séduction, mais ça tombe à plat. Ces contrastes m’intéressaient, pour déjouer les attentes. Je prenais quelque chose de racoleur et lui donnais une profondeur. »

 

Ce qui l’anime, ce sont les « différents états du corps ». « Dans Douches, note-t-elle, c’est une pratique de l’hygiène difficile à supporter dans la répétition, dans la durée. Dans Pelages, c’est un état soumis, et résiliant. Ce sont des situations qui me permettent d’exprimer la manière dont on perçoit et comprend les choses. »

 

Ce premier bilan offert par la galerie de Concordia lui fait certes plaisir. La vidéaste-performeuse a pu travailler avec une sommité qu’elle vénère, Michèle Thériault, directrice de l’établissement et commissaire de l’expo. Mais ce fut aussi l’occasion de revenir sur les lieux d’un moment mémorable de sa jeune carrière. En 2007, lors d’une expo collective, Olivia Boudreau présente Salle C, une vidéo in situ qui inclut une performance de… 150 heures, exécutée par elle-même, aux heures d’ouverture.

 

« J’avais conçu cette performance avec la notion du spectateur sage, conscient des limites. J’ai découvert qu’il y a des gens qui n’ont pas de frontières. On m’a touchée, on m’a crié. C’est étonnant ce que l’absence de paroles peut créer. On ne me voyait pas comme une représentation, on me voyait comme une personne. »

 

Salle C sera parmi la quinzaine d’oeuvres retenues par Michèle Thériault. Leur mise en espace permettra leur relecture, espère Olivia Boudreau. Devant Salle C, exempte de son volet live, la question de l’intégrité de l’oeuvre deviendra incontournable. La cohabitation de vidéos à la durée parfois « exagérée », de l’aveu de l’artiste — le cheval de Box (2009) a été filmé pendant 22 heures d’affilée —, provoquera « du mouvement partout où l’on regardera ».

 

« On pourra embrasser autre chose, croit Boudreau. On parle souvent de durée dans mon travail ; là, on parlera de cadres, de couleurs, de lignes, de rythme. »

 

Plus que jamais, ses oeuvres, qu’elle rend de longue durée pour évoquer « le métabolisme » humain, seront des corps vivants. Ses vidéos, et la performance live pour deux interprètes qu’elle a conçue pour l’occasion, figureront comme des inconnus qui captent notre attention. « Ne jamais voir une oeuvre au complet signifie qu’il y aura toujours du neuf », souligne Olivia Boudreau, enthousiaste à l’idée de cet éternel recommencement.

 

Son seul conseil pour apprécier cette expo monstre — pour ce qui est de la durée : « Retournez-y plusieurs fois. »

 

Collaborateur

Le Devoir

****

Une artiste en six temps

Olivia Boudreau a été soutenue plutôt bien par le milieu, notamment par des femmes. En voici un petit récapitulatif.

2007 Son premier solo prend place à Optica, centre dirigé par Marie-Josée Lafortune. Elle y obtiendra une bourse en 2010 qui l’enverra en France, et y retournera exposer en 2011 lors de l’expo Archi-féministes.

2008 Pour une des premières expositions de la galerie SBC, Nicole Gingras retient une de ses oeuvres, Your Piece (2007), alors qu’elle demeure encore méconnue.

Hiver 2010 Le centre Dazibao, dirigé par France Choinière, lance, dans le cadre de La Nuit blanche, l’expo réunissant Box (2009) et La levée (2008).

Automne 2010 La galerie B-312, dirigée par Marthe Carrier, présente Le bain (2010) et Mouchoirs (2007).

2011 L’étuve (2011) fait partie de la Triennale québécoise du Musée d’art contemporain, alors que celui-ci est dirigé par Paulette Gagnon et Marie Fraser.

2012 Intérieur (2012), installation à double projection, occupe la grande salle de la Fonderie Darling, dirigée par Caroline Andrieux.