Retour vers la lumière

Jaune, huile sur toile réalisée en 1962. Le peintre Fernand Leduc, l'un des signataires du manifeste Refus global, vient de disparaître à l'âge de 97 ans.
Photo: MNBAQ, Denis Legendre © Fernand Leduc / SODRAC (2013) Jaune, huile sur toile réalisée en 1962. Le peintre Fernand Leduc, l'un des signataires du manifeste Refus global, vient de disparaître à l'âge de 97 ans.
Si longtemps, il aura cherché à rendre le clair et l’obscur, le chaud et le froid sur ses toiles jusqu’au minimalisme ultime. John Porter du Musée des beaux-arts du Québec en parlait comme du plus grand des peintres vivants. Voici Fernand Leduc disparu. Un phare, un artiste majeur, un philosophe aussi dans une quête de conscience jetée sur toile, un pédagogue qui aimait transmettre s’éteignent avec lui. Il aura traversé un siècle en cherchant l’épure.

À 97 ans, on tombe parfois endormi et on ne se réveille pas : un départ en pente douce, avec un cancer qui gruge. Il y a sept ans s’était éteinte avant lui sa compagne de vie et muse de longue haleine, l’artiste poète Thérèse Renaud, en espérant que Fernand Leduc puisse la rejoindre dans un ailleurs aussi lumineux que ses toiles. Leur fille unique Isabelle est aussi une artiste en art visuel.

Peintre de l’abstraction, mais aussi d’une lumière émanant de sa toile, en paysages sans contours, Fernand Leduc disait créer par nécessité intérieure, poussé par un élan à capter l’énergie. Car ce grand théoricien de l’art carburait beaucoup à l’intuition. « À la sensualité aussi », précise une de ses proches, Line Ouellet, directrice générale du Musée national des beaux-arts, à Québec, très éprouvée par son décès.

Mais qu’est-ce que tu fais ? lui demandait sa belle-soeur Jeanne Renaud, aux derniers temps de sa vie — Je rêve.Quand tu rêves, est-ce que tu peins ?Non, quand on peint, on a quelque chose à dire et je n’ai plus rien à dire. Lui si structuré dans sa parole s’est tu.

Tous ceux qui l’ont connu célèbrent sa profondeur et son humanité, sa fierté, son exigence, son idéalisme aussi. Ses microchromies étaient à son image, avec des couches superposées toutes chargées de sens, qui commandaient un regard intérieur pour les décoder.

« J’avais pour lui la plus grande estime et un grand respect comme homme et comme artiste, dit Madeleine Arbour, avec une tristesse manifeste. La rigueur de sa pensée m’a aidée à vivre. Cet homme fut un grand exemple. »

En 1948, il avait été un des signataires du manifeste Refus global avec Riopelle, Mousseau, les deux Gauvreau, Borduas, Françoise Sullivan, Madeleine Arbour, Marcel Barbeau, et les autres : un écrit fondateur du Québec moderne. Tous ces artistes ruaient dans les brancards d’une société trop assoupie à l’ombre du crucifix. L’art de Fernand Leduc aura poussé sur le terreau de la liberté à emporter de haute lutte, mais aussi de l’intériorité, d’une grâce intérieure, et sa vie aura été plus sereine que celle de la plupart des autres signataires du brûlot.

Françoise Sullivan avait signé aussi le manifeste et revoyait mardi leurs longs chemins souvent croisés. « Ce grand homme avait une pensée profonde, en ligne droite. Il a eu une longue et belle vie conduite selon des exigences d’absolu auprès de Thérèse Renaud qu’il adorait. »

Né en 1916 à Viauville dans l’est de Montréal, il fut formé chez les frères maristes de 1927 à 1939, puis diplômé de l’École des beaux-arts de Montréal en 1943. Après s’être lié avec Paul-Émile Borduas, Fernand Leduc avait rencontré André Breton à New York en 1945. Le groupe des Automatistes, sous l’aile de Borduas, fut inspiré par la démarche du poète surréaliste français. Fernand Leduc s’installa à Paris dès la fin de la guerre, tant il était difficile de créer dans le Québec du temps, puis se partagea entre Paris et Montréal, allergique aux mondanités mais aimant la confrontation des idées et des approches stylistiques. Il fonda avec d’autres l’Association des artistes non-figuratifs de Montréal, qu’il présida.

Avec Borduas, si longtemps admiré, Fernand Leduc vécut une rupture de courant de pensée, qui lui permit de voler de ses propres ailes, car il faut tuer le père, dit-on. Mais en 1988, il allait recevoir ému le prix Paul-Émile-Borduas, plus haute distinction du Québec en arts visuels. Adoubé par le maître de façon posthume. On n’y échappe pas.

Des grands élans passionnés qui répondaient à l’obscurantisme de ses premières années de création, il était allé vers l’abstraction, se délestant de plus en plus des formes organiques, pour entrer en lumière.

Le peintre Marcel Barbeau, vieux compagnon du temps des Automatistes puis des années parisiennes, lui rend hommage : « La qualité principale de Fernand Leduc fut d’être arrivé à une expression directe très personnelle et authentique comme peintre. Comme penseur, il a démontré à quel point un art se transforme avec l’expérience. »

Cheminement intérieur

Les lieux où Leduc s’est posé au cours de sa carrière, Paris, l’île de Ré, l’Italie, le Mexique, etc. lui permirent d’explorer d’autres prismes, différents éclats de lumière, mais depuis 2006, il était revenu s’établir à Montréal. Au long de sa carrière, le peintre eut de nombreuses expositions collectives et en solo, ici comme ailleurs. L’exposition Fernand Leduc de 1943 à 1985 avait démarré en 1985 à Chartres, pour filer à La Rochelle et dans plusieurs villes canadiennes. En 2006, le Musée national des beaux-arts du Québec lui consacra une importante rétrospective.

Aux yeux de Line Ouellet, Fernand Leduc, par-delà le grand artiste, demeurait un sage. « Et un grand homme aussi, avec un cheminement d’intériorité exceptionnel. Sa création se nourrissait de sa vie et la lumière dans ses toiles. Il s’est constamment renouvelé, pionnier de l’automatisme avec une expression gestuelle, puis allant vers l’abstraction géométrique et les grands plans en à-plats de lumière. » Il transformait en couleurs ses influences. « Au fond, je suis un peintre impressionniste »,s’amusait-il à dire en envoyant valser les étiquettes.

À Québec, au Musée national des beaux-arts, dès le 20 février prochain, une trentaine de ses oeuvres de toutes époques seront exposées, comme dans d’autres salles, celles de Jean-Paul Lemieux, Alfred Pellan, Jean-Paul Riopelle. L’événement était prévu depuis longtemps. Il prend une nouvelle résonance avec le départ du dernier survivant de ces grands artistes québécois auxquels le musée lèvera bientôt son chapeau, avec un recueillement de plus.
2 commentaires
  • Louis-Jacques Delacampagne - Inscrit 28 janvier 2014 18 h 11

    Ils s'en vont tous...


    Je suis ému.
    Attristé.

    Moi qui vous attendais impatiemment le 17 mars prochain, au MNBAQ.

    Adieu, grand Québécois de la forme et des couleurs !

  • Carroll Roy - Inscrit 30 janvier 2014 22 h 48

    Fierté

    Il animera toujours par ses toiles l'âme de notre Québec.

    On meurt toujours deux fois. La seconde, c'est lorsqu'il n'y aura personne pour s'en souvenir.... Jamais cela ne se produira, vos tableaux seront toujours dans notre mémoire patriotique.