Le double statut de l’image

Terre de sable (2012) de Jocelyne Alloucherie fait partie d’une série réalisée à partir de grains de sable qu’elle a appliqués sur une image de ciel, avant de numériser la composition.
Photo: Jocelyne Alloucherie Terre de sable (2012) de Jocelyne Alloucherie fait partie d’une série réalisée à partir de grains de sable qu’elle a appliqués sur une image de ciel, avant de numériser la composition.

L’inventivité, chez les artistes, s’exprime de bien des façons. Trois (bons) exemples sont actuellement exposés dans trois galeries de l’édifice Belgo, trois exemples qui relèvent d’autant de manières d’explorer la matière et les procédés. Si le résultat varie d’un cas à l’autre — oeuvres granuleuses chez Jocelyne Alloucherie, surfaces lustrées chez Jonathan Plante, dessins gestuels chez Éric Simon —, ils partagent néanmoins un point, celui de tomber avec classe dans le jeu des apparences. D’atteindre, comme l’a déjà dit Alloucherie, « le double statut de l’image ».


Plante : l’illusionniste

 

Des trois, Jonathan Plante est sans doute celui qui joue le plus les illusionnistes. Habile manipulateur, il reprend des procédés connus et concluants, telle l’imagerie 3D ou, comme pour la série Moonwalk, titre de son premier solo à la galerie Hugues Charbonneau, l’imagerie lenticulaire — des images qui changent en fonction du point de vue. Cette illusion de mouvement, comme l’illusion de profondeur qu’il avait exploitée lors de sa précédente collaboration avec Charbonneau, alors directeur de la galerie Division, en est une « home made ». Plante, un peu artisan et bricoleur, fabrique ses propres outils — excepté la feuille de plastique lenticulaire qui lui sert de support.

 

L’artiste applique de l’acrylique derrière ses feuilles (plutôt que devant), avec une précieuse minutie pour créer des effets ondulatoires. À ce travail, qui produit des abstractions très léchées, on préfère la série de sérigraphies, autour d’un personnage en ombres chinoises, beaucoup plus dégagées, voire rigolotes. Ou encore le travail d’impression proche de la photographie, dont Pellicules, un portrait réalisé à partir de ruban adhésif transparent que l’artiste a appliqué sur le visage de son modèle. Le résultat découle des traces de gras restées sur le ruban, version actualisée du vieux procédé qui a fait apparaître le visage du Christ sur un pan de tissu.

 

Alloucherie : de brumes et de textures

 

Grande dame à la fois de la photographie et de la sculpture, Jocelyne Alloucherie explore depuis des décennies les rapports entre le réel et sa représentation, entre ce qui nous est proche et ce qui nous est lointain. Dans un entretien tenu en 2009 avec le collègue critique René Viau et disponible sur son site Internet (jocelynealloucherie.com), elle dit travailler la question de la distance « à travers le filtre du geste et de l’échelle ».

 

Pour son actuel solo dans les galeries Roger Bellemare et Christian Lambert, Jocelyne Alloucherie présente une série réalisée à partir de grains de sable qu’elle a appliqués sur une image de ciel, avant de numériser la composition. Ce n’est pas la première fois qu’elle procède ainsi : la Fonderie Darling avait notamment exposé en 2008, sur un mur en brique de la rue Ottawa, d’immenses paysages nés de cette fabrication.

 

Les oeuvres de 2012 regroupées sous l’intitulé Terre de sable (sept impressions à jet d’encre et deux installations en gesso) portent à l’évidence la signature Alloucherie, ne serait-ce que par cette cohabitation des images-paysages et des sculptures-mobiliers. On éprouve aussi, une nouvelle fois, ce malin plaisir à observer ce travail tout en textures et en brumes. Sa lisibilité ne découle pas seulement d’une question de distance. Ou plutôt, la lisibilité est loin d’être l’enjeu principal de ces oeuvres.


Simon : du geste et du souffle

 

Éric Simon, lui, est un artiste à la pratique en apparence si éclatée qu’il est parfois difficile de le suivre. Auteur de sombres portraits d’une part, coloriste kitsch-pop d’autre part, il travaille autant la photographie que la peinture et la sculpture. Les oeuvres réunies pour sa première collaboration avec la galerie Donald Browne découlent cependant de la même nécessité de répéter un geste et d’accumuler les traces de ce geste.

 

L’exposition L’araignée file sa toile. Envisage-t-elle son avenir ? tient sans doute quelque part de l’autoportrait, avec ce titre existentiel. Elle traduit, par ce tissage de toile, des expériences vitales à l’artiste.

 

Répétition d’un geste ? Plutôt d’un souffle : une bonne partie du corpus exposé consiste en des dessins à l’encre « soufflée ». L’oeuvre maîtresse, Partition, s’étale sur neuf mètres. La répétition de lignes sinueuses, qui varient en épaisseur et en lisibilité, montre que les intentions d’Éric Simon valent autant sinon moins que ses pertes de contrôle. Ainsi serait donc faite la vie. De ces accidents, « merveilleux nuages », titre d’un poème de Baudelaire, ceux-là qui parsèment le présent et enrichissent l’existence. Les oeuvres de Simon couvent bien plus que ce que leur apparente expérimentation simpliste laisse entrevoir.
 

 

Collaborateur