Des vies sur le pilote automatique

Arthropolis, Daniel Corbeil
Photo: Guy L'Heureux Arthropolis, Daniel Corbeil

Si la période des Fêtes est synonyme de temps d’arrêt du côté des expositions, des diffuseurs demeurent néanmoins ouverts. Musées, maisons de la culture et, à l’occasion, galeries privées. Voici deux expos à ne pas rater, l’une à Laval, l’autre dans l’édifice Belgo. Notez que, dans ce second cas, à Pierre-François-Ouellette art contemporain (PFOAC), ça se limite à aujourd’hui, dernier samedi de l’année, et au premier samedi de 2014.

 

Des robots de toutes sortes, imagés ou réels, humanoïdes ou pas, éveillés ou même hors d’usage, sont au coeur de l’exposition de la Maison des arts de Laval, Et si les robots mangeaient des pommes ? Montée par Ariane de Blois, commissaire indépendante, elle se situe dans la lignée de la Manif d’art 6 et ses Machines (2012) et du Mois de la photo à Montréal 2013 et ses « drones ». À différents niveaux, toutes les trois relèvent notre tendance à mettre notre vie sur le pilote automatique.

 

L’expo à Laval dresse une vaste étendue de la robotisation de la société, entre l’infiltration des ondes radio scrutée par Erin Gee et la guerre par drones peinte, en mots, par Louis-Philippe Côté. Le constat ne date certes pas d’hier. Combien de fois ne nous a-t-on pas annoncé que les automates nous serviraient à déjeuner ?

 

La commissaire ne cherche pas à surprendre ou à émerveiller — bien que ça puisse arriver auprès des enfants — mais à susciter réflexions et doutes. À l’appui : neuf oeuvres, pour la plupart des installations, cinétiques ou pas, poétiques et conceptuelles, jamais démonstratives. Si l’expo pose dans son intitulé une question, liée à l’artiste français Zaven Paré, elle n’y répondra pas.

 

Le projet en vidéo et photos de Paré, Le robot et la pomme (2009), s’attarde au travail d’un roboticien japonais qui a créé un androïde à son image, dont la seule différence serait son incapacité à avaler. Le lugubre des images laisse cependant croire que le scientifique continue à chercher le moyen de permettre à sa créature de surmonter ce dernier obstacle, un interdit de l’ordre du fruit défendu.

 

Et si les robots mangeaient des pommes ? parle de menace, de vulnérabilité, de la petitesse de l’être humain — c’est particulièrement le cas devant Arthropolis (2007-2013), de Daniel Corbeil, connu pour ses oeuvres qui confrontent écologie et technologie. Mais la machine est aussi fragile. D’aucuns seront frustrés de ne pas pouvoir manipuler Art-Bot (2013), une scie-robot de Morgan Rauscher qui tombe en panne — ce n’était pas prévu. L’humanoïde parlant S1-04 (2005), de Yann Farley, présent à la Manif 6, pourrait les réconforter : il invite à ce qu’on le touche, le caresse, le palpe. Mais attention, cet être-aspirateur rappelle à l’ordre ceux qui « viol [ent] le protocole ».

 

L’échec de la machine, potentiel ou réel, est par ailleurs le sujet de deux oeuvres, Oeuf (2012), de Samuel Saint-Aubin, et Field Studies (2009), de Jessica Field. La première ouvre l’expo et propose un jeu risqué, où deux cuillères pivotent comme des girouettes et se croisent jusqu’à s’échanger un oeuf. La seconde, vaste installation, se présente comme une observation sur l’évolution des robots. Là encore, il se peut que les petites machines soient inopérantes. Or, et c’est le plus important, une série de présentoirs vitrés narrent la petite histoire de ces Williams Insectronic ou autres Williams Bipedal, des « anthropodes en voie d’extinction », tués à force d’usage.


Machines de guerre au Belgo

 

Maskull Lasserre a séjourné en Afghanistan, par le biais du Programme d’arts des Forces canadiennes. Il en est revenu avec un projet qu’il expose à PFOAC, pour son deuxième solo au Belgo. Les six oeuvres du jeune artiste — il n’a pas 40 ans — s’inscrivent dans sa pratique habituelle du recyclage et du mélange de matériaux et pièces utilitaires. La différence, ici, réside dans le poids, physique et lyrique, des sculptures. Massifs, imposants en volume, les objets traînent la guerre et sa grisaille, sourire en coin plus forcé que jamais. C’est notamment le cas de Safe, un coffre-fort transformé en un habitacle pour le moins exigu inspiré par les moins vulnérables des tanks, ou encore de la guillotine très réaliste présentée dans la pénombre d’une salle peu anodine.

 

À contre-courant dans cette période dite de réjouissances, l’expo Maskull Lasserre se distingue par sa manière de traiter de la guerre. Ni documentaire, ni acerbe, l’ensemble se rapproche davantage de la poésie d’un Michel Goulet — en particulier son oeuvre Faction/Factice (1987), qui mariait fusils et livres — que de la dénonciation chez une Dominique Blain, plus courante.