De la marche à la main qui dessine

À tes dépends si tu te perds, Renée Lavaillante, 2008. Ci-dessous, un détail de Lire dans la main, Renée Lavaillante, 2007-2011.
Photo: Colin Earp-Lavergne À tes dépends si tu te perds, Renée Lavaillante, 2008. Ci-dessous, un détail de Lire dans la main, Renée Lavaillante, 2007-2011.

Dessiner ou marcher ? Il est impossible de dire laquelle de ces deux activités est la plus significative chez Renée Lavaillante. L’artiste concilie les deux depuis des années, dans des projets qui posent clairement la marche comme moteur. Les dessins découlent en effet des randonnées pédestres de l’artiste, mais tout autant de celles des autres. Il s’agit même parfois pour elle de simplement dessiner au sol, en se tenant debout, au-dessus du papier, comme pour se rappeler que tout commence là, dans cette posture verticale du corps prêt à fouler la surface de ses pieds.

 

Plusieurs de ses projets, réalisés entre 1998 et 2013, sont réunis à la maison de la culture de Côte-des-Neiges et permettent d’avoir un regard d’ensemble sur ce travail carburant aux kilomètres franchis. L’exposition qui se déploie sur trois étages montre qu’entre la marche et la main qui dessine, l’artiste imagine des processus aux règles préétablies auxquels elle fait obéir son travail.

 

C’est d’ailleurs sous la notion de « protocole » que le conservateur en art actuel du Musée national des beaux-arts du Québec, Bernard Lamarche, présente en ce moment certains des projets de Lavaillante à Québec. Dans l’exposition collective Les matins infidèles, le commissaire y fait ressortir — et ainsi que pour tous les artistes de l’exposition — la dimension protocolaire sur des cartels allongés qui explicitent dans des formules concises le processus derrière chaque oeuvre.

 

À la maison de la culture, comme dans ses expositions antérieures, l’artiste dévoile aux visiteurs les conditions qui ont présidé aux dessins. Il y a les énoncés écrits, mais également trois vidéos, moyen plus récemment employé par l’artiste qui se montre en train d’exécuter les dessins, respectant scrupuleusement les conditions qu’elle s’est données au préalable. Tout le « faire » des oeuvres est alors démasqué, ce qui rend les résultats si intéressants.


Trajectoires

 

D’un projet à l’autre, le plaisir réside dans la découverte des processus de travail, lesquels expliquent la modestie et l’approximation du trait que les oeuvres partagent. Les règles fixées par l’artiste sont bien sûr autant d’occasions pour elle de lui faire perdre sa maîtrise. D’où les lignes frêles, les traces de doigts et les traits incertains. D’où aussi des configurations que seuls le hasard et la déprise ont rendues possibles.

 

D’un séjour à Rome, l’artiste a par exemple ramené une série de dessins où, de son crayon sur le papier, elle suivait la trajectoire des visiteurs qu’elle observait dans des sites antiques. L’organisation des traits, fins et hésitants, évoque l’attrait de ces monuments et les déplacements qu’ils obligent dans l’espace, sans même que nous les voyions. D’où le sentiment que, dans la série
Mon grand tour, élaborée à partir de ces mêmes trajets, l’ajout par photomontage du dessin des monuments en question, réalisé par un maître ancien, et sa photo plus récente sont superflus.

 

Toutes les autres séries se refusent de montrer le territoire franchi et s’en remettent au dessin comme évocation. Parfois, les dessins sont générés à partir d’un trajet dicté de mémoire par des randonneurs alors que d’autres parcours se voient d’abord tracés par quelqu’un dans une main de l’artiste qui, de l’autre, tente d’en reproduire le dessin uniquement par sensation tactile. Les dessins sont alors des lieux de rencontre, entre l’artiste et des personnes, entre la voix et le trait. L’artiste, elle, se meut constamment entre l’investigation et l’aveuglement.

 

La marche est d’ailleurs un moteur fécond en arts, comme l’a démontré l’historien de l’art Thierry Davila dans son ouvrage Marcher, créer (du Regard, 2002). Des artistes notoires ont également croisé la marche et le dessin. Stanley Brouwn, dans les années 1960, recueillait les traces de piétons sur du papier ou demandait à des passants de lui indiquer son chemin en le dessinant, tracé auquel il apposait ensuite sa signature avec un tampon. Plus tard, les pas de ses marches, il les a mesurés, quantifiés et rangés dans des classeurs. Plus près de nous, l’artiste Sylvie Cotton a réalisé de nombreux dessins à quatre mains à la suite de balades accomplies avec des personnes. Pierre Bourgault a aussi épousé l’aléatoire dans une série importante de dessins sur l’eau. Il rapportait sur une carte maritime le tracé de ses déplacements erratiques effectués à bord d’un bateau livré à lui-même.

 

Ces projets ont en commun de repenser l’autorité de l’artiste sur son oeuvre par des stratégies de création en collaboration ou de renoncement au contrôle. Le travail de Lavaillante se situe dans ce registre depuis plusieurs années, au cours desquelles elle a constitué un corpus d’une grande cohérence. À travers ses dessins, elle se fait arpenteuse atypique, dont l’expérience du réel passe par la mémoire, le hasard, la subjectivité et le partage.


Collaboratrice

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