Matières trompeuses

Apparition (2013) est l’une des œuvres que l’artiste Chloé Desjardins présente dans une mise en scène calculée.
Photo: JF Lamoureux Apparition (2013) est l’une des œuvres que l’artiste Chloé Desjardins présente dans une mise en scène calculée.

L’artiste Chloé Desjardins avait déjà démontré par le passé sa propension à interroger la sculpture et sa technique de travail en particulier, le moulage. Dans L’atelier du sculpteur, qui réunit sa plus récente production et qui fait suite à sa première exposition en solo présentée à B-312 l’année passée, cette démarche réflexive s’en voit intensifiée par son thème même, qui renvoie à l’espace de travail.

 

Le titre, qui opte pour un genre masculin, comme les oeuvres, au demeurant, tiennent à l’écart toute référence personnelle à l’artiste. Il n’est nullement question pour elle ici d’ouvrir les portes de son atelier. De l’atelier, elle conserve toutefois cette conception mythique voulant qu’il soit le refuge de l’artiste où il secrète les mystères de sa création.

 

Ce n’est pas que Desjardins reconduise le mythe, mais elle joue avec ses composantes et les redéploie autrement sous forme allégorique. Tout en faisant miroiter la possibilité d’accéder à l’atelier, elle maintient l’énigme entourant le processus de création.

 

L’exposition se présente d’abord comme une mise en scène calculée. Les oeuvres sont regroupées par trois, en trois îlots distincts. L’un d’eux présente des outils de travail, tels une palette de transport et un étui à ciseaux à bois, tous deux en plâtre et légèrement dégagés du sol par un socle qui les élève ainsi au statut d’oeuvre d’art. Même la matière première, un amas de plâtre en poussière, se trouve mise en vitrine, modestement tout de même.

 

Le deuxième groupe est un trio de socles, que Desjardins a déjà pris l’habitude d’établir en oeuvre d’art, s’ingéniant à brouiller les frontières entre l’oeuvre et son cadre, sapant du même coup les rapports hiérarchiques qui les distinguent. Ainsi, un socle très long transparent ne supporte ni ne met rien en valeur, au-dessus de lui ou en son sein. Un autre socle est enveloppé de papier, à tout le moins c’est ce que le moulage en plâtre laisse deviner. Ces oeuvres font allusion à la fonction du socle, ou à la vitrine, qui consiste à faire voir, à bien distinguer l’oeuvre de son contexte d’exposition, ce qui est toutefois démontré par des opérations contraires de dissimulation (recouvrement) et de disparition. Il y a à voir, mais par omission.

 

Les outils de travail et les dispositifs d’exposition que sont les socles, à travers leur blancheur partagée, qui rappelle que ces sculptures ne sont qu’une représentation de ce qu’elles prétendent montrer, se voient donc posés sur un pied d’égalité, tout comme les composantes du dernier trio, des tables de travail, qui évoquent plus immédiatement les sculptures en construction. Les tables de travail sont elles-mêmes des copies sommaires, en bois, qui supportent là une roche en plâtre et, à côté, ce qui semble être son propre moule encore fermé. Toutes sortes d’indices sur les surfaces de la matière de ces deux sculptures invitent à une telle déduction, qui est ensuite confondue par la réplique en miroir, située en face, de leurs deux silhouettes. En somme, l’artiste multiplie les occasions de complexifier, et de dérouter, notre compréhension du moulage dont elle cherche à contrecarrer la simple mécanique de l’empreinte. Et pour aller aussi au-delà de cette technique.

 

Les miniatures de Simone Rochon

 

En préambule à cette exposition, il est possible de voir quelques oeuvres de la série Faux monuments de Simone Rochon, qui a fait l’objet d’une présentation plus substantielle chez son galeriste Nicolas Robert en octobre. Chloé Desjardins a vu juste en suggérant de présenter ce travail en concomitance avec le sien. Un dialogue fécond s’engage en effet entre les deux pratiques, qui se retrouvent, malgré leurs approches différentes, dans le soin porté au « faire » et dans l’usage du trompe-l’oeil.

 

Pour Rochon, dont la pratique prend son envol depuis 2011, ça se passe dans des tableaux où elle compose des collages sur des fonds à l’encre acrylique aux teintes recherchées. Elle y édifie des constructions improbables (de socles et d’élévations) à partir de papiers découpés où elle a peint au préalable des surfaces qui rappellent des faux-finis (de marbre, de granite) remarquables. Tout se joue entre la concrétude de papiers collés et les illusions de textures, qui entraînent ces projections sculpturales, qui n’ont rien de monumentales, dans l’ambiguïté de leur représentation.


Collaboratrice