L’oeuvre à l’aune de son contexte

Dans son exposition intitulée One, and Two, and More Than Two, présentée à The Power Plant à Toronto, l’artiste torontois Micah Lexier met en scène les notions d’interprétation et de réinvention.
Photo: Toni Hafkenscheid Dans son exposition intitulée One, and Two, and More Than Two, présentée à The Power Plant à Toronto, l’artiste torontois Micah Lexier met en scène les notions d’interprétation et de réinvention.

Dans son livre Race et histoire, l’anthropologue Claude Lévi-Strauss expliquait comment il est souvent très difficile, et même parfois impossible, de connaître les fonctions de plusieurs artefacts anciens. Il ajoutait qu’il arrive même que des spécialistes n’aient aucune hypothèse par rapport à certains objets façonnés par l’humain et conservés dans des musées. Nous pourrions étendre ce raisonnement à des objets plus récents. Nous pourrions même dire qu’une bonne part des explications données par rapport aux oeuvres d’art actuel sont de l’ordre de l’interprétation et de la réinvention par le critique, l’historien d’art ou le commissaire et qu’elles ne viennent pas toujours du sens intrinsèque de l’oeuvre (qu’il soit voulu ou non par l’artiste). Pour résumer, disons que, malgré les fantasmes de communications limpides et sans interférences de notre société, le malentendu l’emporte souvent…

 

Dans son exposition intitulée One, and Two, and More Than Two, présentée ces jours-ci à The Power Plant à Toronto, l’artiste torontois Micah Lexier met en scène ces notions d’interprétation et de réinvention. Dans la section One, il réexpose ses oeuvres réalisées depuis 30 ans. Oeuvres et archives, telles que correspondances et dessins préparatoires, sont montrés ensemble et nous indiquent que la manière de ranger, d’organiser les oeuvres et leurs documentations impose déjà un sens à ces divers artefacts. Dans cette section, dans une pièce intitulée Working as a Drawing, il présente ses propres dessins réalisés entre 1980 et 2012, mais qu’il réinstalle, signalant l’écart qu’il y a entre l’idée développée dans un dessin et le projet final, mais exposant aussi comment l’esquisse est un matériau qui dépasse de loin sa simple fonction de témoignage par rapport au projet final. Dans la deuxième section, Lexier pousse plus loin cette notion de réinvention en ayant demandé à des artistes de collaborer à son travail, mais aussi de réinterpréter ses oeuvres.

 

Dans la troisième section, la plus passionnante, celle qui est intitulée More Than Two (Let It Make Itself), Lexier met en scène plus de 200 oeuvres d’art créées par 101 artistes ou collectifs de Toronto (avec quelques exceptions de créateurs venant de Guelph, de Hamilton, de Kingston, de London et de St. Catharines). Voilà qui est déjà d’un grand intérêt puisque cette installation permet d’avoir un survol important de l’art actuel en Ontario. Vous y retrouverez des pièces de Luis Jacob, de John Massey, de Geoffrey James, de Liza Eurich, de Kelly Mark… Ces artistes ont de 23 à 84 ans. Les plus jeunes étant Danielle Bessada et Jillian Kay Ross, le plus aguerri étant Michael Snow. Lexier profite de ce panorama pour nous faire réfléchir à la fois à la question du catalogage et de la muséification, mais aussi à la question de l’installation de l’oeuvre d’art, de l’impact du contexte de présentation sur cette oeuvre.

 

Du point de vue postmoderne, nous pourrions presque prétendre que l’oeuvre dépend totalement de son contexte (et qu’il est, malgré ce que les modernes ont pu croire, presque impossible d’avoir un contexte neutre). Dans ce volet de l’exposition, les oeuvres ne sont pas accrochées aux murs ou placées sur des socles. Elles sont exhibées dans des vitrines comme des artefacts dans un musée d’anthropologie, rangées parfois par couleur, parfois selon les similitudes des formes ou des textures… Cela est totalement déconcertant. Au premier coup d’oeil, le visiteur a l’impression que ce dispositif ne respecte pas l’intégrité des oeuvres. Mais n’est-ce pas la fatalité de toute oeuvre que d’être ainsi appropriée par les générations qui suivent et qui vont l’interpréter comme on interprète une partition de musique ?

 

Cette exposition est aussi un bon exemple d’un phénomène de plus en plus courant. Depuis quelques années, de plus en plus d’artistes ou de commissaires, dans une forme d’appropriation de la sous-traitance capitaliste, délèguent leur fonction et invitent d’autres artistes ou commissaires à leur proposer des idées d’exposition… Cette intervention de Lexier découle, en amont et en aval, de ce concept. Cette expo est aussi le résultat d’une telle démarche, puisqu’elle est en partie issue de l’initiative de la critique d’art Sarah Milroy. En 2011, celle-ci recevait un prix, le Toronto Friends of the Visual Arts, et elle décida d’utiliser l’argent de cette récompense pour développer une exposition d’artistes émergents qui seraient placés dans un contexte plus large de création. Elle invita donc Micah Lexier à développer un projet sur cette idée (qui transcende la catégorie « jeunes artistes »). Et voici maintenant la judicieuse interprétation de cette proposition.

 

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