Un programme en noir et blanc

Détail de Croisements T123F123M (2013) de Julie Trudel.
Photo: Martin Désilets Détail de Croisements T123F123M (2013) de Julie Trudel.

Pour sa première exposition en solo à la galerie Hughes Charbonneau, Julie Trudel a troqué la couleur pour le noir et le blanc. Et pas n’importe lesquels. Il s’agit du noir de fumée et du blanc de titane, comme le précise le titre de l’exposition. L’artiste, une fois de plus, met en avant sa matière de prédilection : la peinture.

 

Cette peinture, elle la préfère abstraite et avec un nombre limité de composantes dont elle explore méthodiquement les variations sur les surfaces. Les tableaux de la nouvelle série présentent une déclinaison de marbrures et de taches moirées, toujours dans les tons de noir et de blanc, sur des supports circulaires et rectangulaires, des contreplaqués de merisier russe parfois mis en évidence dans les pourtours, le dessin de leurs veinures concourant donc aussi dans la lecture des motifs peints.

 

Malgré la nouveauté apportée dans le réglage des composantes formelles, choix chromatiques et motifs, ce travail s’inscrit dans la continuité des séries précédentes, amorcées depuis 2009. Les deux premières, RGB, se concentraient autour de trois couleurs (rouge, vert, bleu ; rose, gris, jaune). Dans la troisième série, CMYK est le code d’impression quadrichromie (cyan, magenta, jaune et noir) qui était investigué par Trudel. Les encres de sérigraphie qu’elle employait lui permettaient de générer des flaques ou des compositions en spirale qui rappelait parfois le tressage d’un tapis.

 

Certaines de ces oeuvres ont été présentées dans l’exposition phare Le projet peinture à la galerie de l’UQAM cet été. Deux fois finaliste au Concours de peintures canadiennes de RBC (Banque Royale) et lauréate en 2013 du prix Joseph Plaskett en peinture, Julie Trudel est déjà une figure importante de la peinture actuelle. À l’enseigne d’Hugues Charbonneau, les Tammi Campell, David Lafrance et Jean-Benoît Pouliot participent également de ce renouveau.

 

Gestes calculés

 

L’exposition en cours confirme la solidité de la démarche de l’artiste, dont la production procède de protocoles rigoureux, expérimentés sur de longues périodes dans des conditions dignes de laboratoire. Qu’est-ce qui fait l’objet de si méticuleuses opérations ? Le dosage des teintes, plus ou moins concentrées et mesurées, ainsi que leur application en des gestes calculés. Les tondis au fond noir mat ont par exemple reçu goutte à goutte les noirs et les blancs, en quantités différentes.

 

Ce dripping n’a rien à voir avec celui popularisé par Jackson Pollock, signe pour lui d’une viscérale spontanéité.

 

Chez Trudel, contrôle et préméditation sont prisés. Le titre des oeuvres partage d’ailleurs d’une certaine façon les formules appliquées, des gestes (chevauchement, croisement et empiétement) et des quantités codées (T123F123M par exemple). En même temps que l’artiste lève le voile sur la fabrication des oeuvres telle qu’elle l’a programmée, elle fait l’aveu d’une forme de renonciation, car dans le processus, les pigments sont livrés en partie à eux-mêmes. L’artiste les laisse choir sur la surface et exploite la gravité terrestre.

 

Tous les mécanismes mis en place par Julie Trudel pour mettre à distance son expressivité dans l’oeuvre (par contrôle et abandon) conduisent pourtant à des effets hautement suggestifs qui convoquent les plus grands atours de la peinture, avec ses couleurs, sa capacité à faire illusion, mais aussi la concrétude de sa matière. Le tout s’apprécie d’ailleurs toujours mieux en personne. La visite s’impose.

 

Collaboratrice