Écart critique

Luis Jacob, Light On (Flashlight), 2013, extrait de la vidéo
Photo: Avec l’aimable autorisation de l’artiste Luis Jacob, Light On (Flashlight), 2013, extrait de la vidéo

Voici une exposition qui a des allures d’un défi lancé à la notion conventionnelle d’exposition. Expliquons-nous.

 

La commissaire (et artiste) Felicity Tayler a imaginé une présentation, intitulée La conscience du réseau, en deux parties qui pourront sembler ne pas s’associer si bien l’une avec l’autre. Au premier coup d’oeil, ces deux segments sembleront même antithétiques et se contredire intellectuellement.

 

D’une part, à la galerie SBC, le 12 novembre, durant une seule soirée, uniquement entre 17 h et 20 h, nous pourrons voir deux films de l’artiste torontois Luis Jacob. D’autre part, sur le site Internet Vithèque (plateforme de diffusion de vidéos mise en place par le Vidéographe), Tayler a choisi six films que vous pouvez visionner quand bon vous semblera dans les six prochains mois. Voilà deux manières d’appréhender et de présenter la vidéo, qui apparaîtront constituer deux expositions plutôt qu’une.

 

Ici-maintenant

 

Le premier volet semble insister sur l’importance du « ici-maintenant ». Cette présentation limitée dans le temps souligne dans le médium vidéographique toute sa capacité à être proche du temps présent et de la vie quotidienne (ne serait-ce que dans la prolifération de son usage contemporain, de plus en plus facile et accessible à tous grâce aux caméras sur nos téléphones). Cette capacité de la vidéo à coller à l’actualité et au temps présent, Tayler la souligne, par exemple, en ayant choisi de présenter deux oeuvres récentes de Jacob, l’une de 2002, intitulée Theory, et l’autre, Light on (Flashlight), encore plus contemporaine, une toute nouvelle pièce, qui date en fait de l’année en cours. Cette très récente vidéo donne de plus à voir « des enfants joyeux [qui] s’amusent avec des lampes de poche, et [qui] créent entre eux des liens éphémères en jouant avec la lumière et des miroirs ». La caméra vidéo (ainsi qu’un appareil photo avec flash) joue un rôle important dans ce jeu, dans ce plaisir simple qu’il met en scène, celui de la légèreté d’être totalement dans le moment présent.

 

Mémoire

 

Le second volet, construit autour d’une vidéothèque accessible par Internet, insiste plus, quant à lui, sur une autre qualité de la vidéo, celle de conserver la mémoire pour la restituer plus tard, même si la vidéo s’avère un médium plus fragile qu’on peut le penser. Dans les six films sélectionnés, grâce au catalogue d’oeuvres de Vithèque, Tayler nous donne d’ailleurs accès à deux réalisations des années 70, Réaction 26 de Charles Binamé et Consommation, documentaire du collectif Bloc Coop (images parfois altérées).

 

Et l’opposition entre ces deux structures de présentation ne s’arrête pas là. En galerie, la commissaire paraît insister sur la nécessité d’une expérience commune, sur l’« être-ensemble ». Mais en utilisant aussi Internet, elle semble plutôt s’opposer à cette idée-là, paraissant plutôt mettre en scène une expérience individualiste ou tout au moins l’idée que notre rapport à l’oeuvre est de l’ordre du personnel.

 

Alors, que veut dire Tayler ?

 

En fait, les deux segments de cette même exposition ne s’opposent peut-être pas.

 

Dans le dispositif mis en place par Tayler, il y a une exploration des différentes possibilités d’exposition de nos jours qui nous confronte à plusieurs questions. À l’heure où les oeuvres d’art photo et vidéo peuvent se consommer et se consomment sur des écrans d’ordinateur ou même de téléphone, peut-on encore croire en la nécessité de l’expérience de l’oeuvre dans un lieu particulier, dédié aux arts ? En fait, à l’heure où notre expérience de toutes les formes d’art passe par la photo ou la vidéo (nous connaissons bien des oeuvres uniquement grâce à ces moyens de diffusion), pouvons-nous croire en la validité d’une expérience directe de l’oeuvre d’art ? Et est-ce vraiment un phénomène nouveau ? Pendant des siècles, n’a-t-on pas connu l’art à travers des reproductions et des copies (dessins, gravures…) ?

 

Mais il y a plus. Dans cette exposition, Tayler traite de la notion de communauté. Par les vidéos qu’elle a choisies ou bien grâce aux dispositifs d’exposition qu’elle a mis en scène, elle nous parle de communautés de proximité se développant dans le court terme, mais aussi de communautés plus floues, plus disséminées, se déployant sur la durée et sur l’idée d’une mémoire collective à long terme. Ce dispositif de présentation éclaté est en fait une réflexion intelligente sur les différents modes de collectivité que nous pouvons créer.

 

Signalons que la galerie SBC organise un autre événement intéressant. Le 16 novembre (de 11 h à 16 h), vous pourrez participer à un atelier mené par l’artiste mexicain Pablo Sigg (réalisateur du film La volonté de puissance, projeté le 15 novembre à la Cinémathèque québécoise), et par Thomas Keenan (directeur du Human Rights Project, Bard College). Les deux hommes parleront de « questions liées aux enjeux de souveraineté, de langue et de territoires ». Il faut réserver sa place.

 

 

Collaborateur