Du protocole comme espace de création

Détail d’un des dix tableaux XXe siècle de Bill Vazan (1973-1975. Acrylique estampillée sur toile) à gauche.
Photo: Musée national des beaux-arts du Québec, Idra Labrie Détail d’un des dix tableaux XXe siècle de Bill Vazan (1973-1975. Acrylique estampillée sur toile) à gauche.

Robbin Deyo a dessiné les 7905 possibilités du jeu Spirographe. Patrick Bernatchez, lui, a photographié dans la nuit pendant un an un édifice, tandis que Germaine Koh a défait des vêtements tricotés pour les intégrer à une seule longue pièce de tricot qu’elle entend poursuivre indéfiniment. Ces exemples font partie des procédés derrière les oeuvres de l’exposition Les matins infidèles - l’art du protocole lancée ce mercredi par le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), qui jette un regard sur les processus de création.

 

L’angle choisi par le commissaire et conservateur en art actuel du MNBAQ, Bernard Lamarche, veut montrer le sujet sous un autre jour. L’exposition comprend les oeuvres de 15 artistes du Québec et du Canada dont le processus créatif repose sur des opérations réglées d’avance en des étapes prédéfinies. Ce que les artistes inventent, ce sont des protocoles et des systèmes.

 

Les oeuvres contredisent donc l’inspiration ou l’intuition qualifiant habituellement le génie romantique de l’artiste, preuve, racontent les mythes, de son don inné. La notion de protocole renvoie plutôt au travail parfois routinier que l’artiste s’est donné pour mission d’exécuter, en vue d’expériences. Le phénomène est loin d’être rare ou monolithique. « Il y a,raconte l’ex-critique d’art au Devoir rencontré dans les salles encore en montage, une variété très grande d’esthétiques qui sont reliées autour de processus de création qui tiennent du protocole. Il y a des artistes ici pour qui c’est occasionnel, et d’autres pour qui c’est la base même de leur travail. »

 

Infidélités

 

Cet art dit du protocole se voit présenté avec nuances. « Au début, explique le commissaire, je voulais faire un projet avec des oeuvres systémiques au sens strict du terme, c’est-à-dire des cas où un système est appliqué pour engendrer une oeuvre. Mais en faisant la recherche, mon intérêt s’est transformé. Je me suis rendu compte qu’il y a beaucoup d’oeuvres à système qui ensuite prennent des libertés. »

 

D’où l’importance de la référence, dans le titre de l’exposition, au film Les matins infidèles (1989) de Jean Beaudry. Dans le film, un photographe lie un pacte contraignant avec un romancier. Il s’engage à lui fournir le matériel de création pour son prochain livre en prenant un cliché tous les jours à la même heure, pendant un an, du même coin de rue. Or, au bout d’un temps, le photographe déroge de son assignation. M. Lamarche trouve là une illustration parfaite de ce qui l’intéresse, « l’ouverture et l’échec des systèmes ».

 

Il donne en exemple les oeuvres de David Gillanders, dont l’exécution repose sur une formule mathématique. Suivant la méthode, la série Accélération montre les fonds noirs de dix tableaux progressivement recouverts de points blancs vaporeux. « L’artiste part d’un quasi monochrome noir à un quasi monochrome blanc, mais il n’a pas besoin de fermer ni l’un ni l’autre ; c’est le spectateur qui complète. […] Une étape après, et le tableau aurait été tout blanc, mais l’artiste ne s’est pas rendu jusqu’au bout. » Plus loin, une oeuvre inédite de Jocelyn Robert a été produite à partir d’une recherche lancée sur Google Images autour de l’Empire State Building. Les résultats ont été mathématiquement compilés et montés, selon d’autres règles, dans une vidéo. Elle se compose d’un feuilleté d’images en transparence d’où ressortent parfois - fruit imprévu du fonctionnement du populaire moteur de recherche - d’autres monuments clés de New York.

 

Ancrages historiques

 

Ces oeuvres à protocole ne sont pas sans rappeler l’art conceptuel des années 1960-1970 et celui du précurseur Marcel Duchamp, des fondements historiques démontrés par Bernard Lamarche dans le catalogue de l’exposition. L’art conceptuel a multiplié les façons de produire des oeuvres à partir d’idées et de consignes, invitant ainsi spectateur ou technicien à participer. L’art pouvait alors être dissocié de sa fabrication et parfois révéler les acteurs et les opérations du système de l’art.

 

Au-delà de l’intérêt que plusieurs ont récemment eu pour l’art conceptuel, « le regard que porte l’exposition,précise M. Lamarche, c’est de montrer qu’il y a encore de ce type de questionnements-là, que c’est devenu un outil de travail pour les artistes. Les artistes de l’exposition ne se revendiquent pas d’être conceptuels, mais ça fait partie maintenant du processus créatif que d’avoir un système qui sert de moteur à la création ».

 

En guise d’ancrage historique, l’exposition se bonifie d’un complément avec la présentation de la série XXe siècle de Bill Vazan, une nouvelle acquisition du MNBAQ. L’oeuvre, montrée une fois en 1975, se décline en 10 tableaux que l’artiste, avec un tampon dateur, a méthodiquement recouverts des dates de tous les jours du siècle dernier. L’artiste a combiné ces inscriptions objectives à des couleurs variées, dérogeant ainsi de l’orthodoxie conceptuelle.

 

Logique interne

 

Dans l’expo, des cartels allongés dévoilent le protocole qui préside pour chaque oeuvre. Suivant la logique interne à chacune d’elles, l’exposition « n’a pas de parcours forcé. Elle est pensée comme une série d’échantillons qui se répondent ». Il y a, notamment, des oeuvres sur l’aveuglement avec Martin Boisseau, Raphaëlle de Groot et Sam Kinsley, qui, elle, a transposé sa dette d’étude en cents, et ensuite en autant de perforations minuscules sur 40mètres de papier. L’observation de consignes donne lieu aussi au hasard et au renoncement à la maîtrise, comme chez René Lavaillante et Sylvie Cotton.

 

Un système en action sera même amorcé lors du vernissage. L’artiste Immony Men recouvrira les murs, Post-it par Post-it, de la reproduction en fragments d’un bureau de travail, une tâche qu’il mènera quotidiennement, de 9 h à 17 h, à l’exemple de ces routines qui mènent à l’aliénation.

 

 

Collaboratrice