L’héritage béton de Guido Molinari

Gilles Daigneault dans l’atelier de l’artiste. Pour l’exposition, le directeur de la Fondation Molinari s’est concentré sur « l’âge d’or » de Molinari, entre 1964 et 1968.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Gilles Daigneault dans l’atelier de l’artiste. Pour l’exposition, le directeur de la Fondation Molinari s’est concentré sur « l’âge d’or » de Molinari, entre 1964 et 1968.

Près de dix ans après la mort de Guido Molinari, la fondation dédiée au monstre sacré de l’art québécois ouvre ses portes au public ce jeudi 31 octobre. Le Molinari qui y est livré est du bonbon : le meilleur, celui des années 1960.

 

À l’ombre de la presque-autoroute Notre-Dame, à l’angle des rues Sainte-Catherine et Darling, dans Hochelaga, l’ancienne banque qui a appartenu à l’artiste Guido Molinari, décédé en 2004, tient encore debout avec tout son lustre et sa robustesse. À compter de jeudi, les gens pourront enfin y avoir accès. La Fondation Molinari y tiendra ses expositions inaugurales, de peinture au rez-de-chaussée, de dessin à l’étage.

 

Entre un passé d’art et d’argent, l’âme de l’édifice où loge la Fondation Molinari a été préservée. Le coffre-fort, toujours là, sera investi à l’occasion par des artistes. À entendre Gilles Daigneault, nommé à la direction de la Fondation en 2004, l’endroit ne sera pas un mausolée tristounet. Au contraire, assure-t-il, il respirera la fierté et l’ouverture de Guido.

 

« Tu sais combien je l’ai payée, ma banque ? racontait le peintre. Ils me l’ont donnée. C’était tellement pas cher que, pour que ça vaille la peine de faire un chèque, j’ai acheté les deux maisons à côté. »

 

« C’était son humour, mais il y avait de la vérité là-dedans », commente Gilles Daigneault, amusé. Mémoire vivante, passionné et expressif, l’ancien critique se plaît à défendre le leader de l’abstraction géométrique. À coups de « Guido » et de quelques « Moli », sa connaissance du sujet est intarissable.

 

« On veut rendre compte de cette belle aventure, cette contrainte que certains disaient absurde, l’absence de formes. On montre comment Guido a eu une diversité étourdissante, le nombre de bandes, la qualité des contrastes, les répétitions… »

 

Pour l’expo de peintures, Daigneault a opté pour « l’âge d’or » de Molinari, resserré à la période 1964-1968. « Ce sont les grandes années, les bandes parallèles pareilles », disait-il, il y a quelques jours, lors d’une visite d’une expo en montage qui révélera les « points communs et de divergence »de neuf tableaux panoramiques.

 

« Guido était le premier à dire que ça ne finissait plus, rappelle Daigneault. Ça respire… Comment il disait ça, Guido ? Ça ne respire jamais de la même façon. Sa grande idée : une couleur en périphérie n’est pas la même qu’au centre. »

 

Pour lui, l’âge de Molinari rend cette période clé paradoxale. « Câline ! on a l’impression de parler d’un monsieur à maturité. Sauf qu’il a la jeune trentaine ! » s’étonnera toujours Gilles Daigneault.

 

L’expo de dessins proposera de retourner encore plus loin, avec des séries noir et blanc exécutées entre 1953 et 1957. « On a l’impression d’un traité du dessin, comme s’il avait vécu en raccourci et d’avance toute son aventure picturale », note le commissaire.

 

Musée de référence

 

La Fondation Molinari a été créée à la demande de l’artiste. Mourant, il avait réuni sa garde rapprochée, notamment des artistes (Sam Abramovitch et Tom Hopkins, aujourd’hui décédés) et ses première et dernière compagnes (la théoricienne de l’art Fernande Saint-Martin et Jocelyne Légaré). Dix personnes qui lui ont promis de veiller à la survie de son oeuvre. Molinari a légué à la Fondation la quasi-totalité de sa collection personnelle, soit quelque 2000 pièces de lui et 200 titres d’autres artistes.

 

« Tout est à nous, s’exclame Gilles Daigneault. Guido gardait ses trésors. C’est nous qui prêtons aux musées. »

 

Pensé comme un « musée de référence », à la fois centre d’exposition et de recherche, l’organisme n’était pas silencieux jusqu’ici. Quelques projets ont été montés, y compris à l’intérieur de ses murs. La manière était officieuse. L’officielle commence maintenant.

 

« Il y avait tellement de travail, des centaines de dessins à classer, des livres, des estampes, des toiles aussi. On est une toute petite équipe. Allons-y doucement et on ouvrira quand ce sera prêt », s’était dit le directeur, engagé à temps partiel.

 

« Colossalement riche, en oeuvres, et très pauvre », la Fondation fonctionne sans subventions. Elle a suivi les conseils de Molinari. « Pour refaire le toit, prenez un Ozias Leduc, allez le vendre », disait-il. « Ça ne paraît pas, mais il y a presque un demi-million de dollars dépensés pour remettre le bâtiment en état », confie Gilles Daigneault, qui sait qu’à l’avenir il faudra trouver des fonds pour financer les projets.

 

Pas de rêve en couleurs : la mémoire de « Guido » passera par du concret et des programmations mettant à l’affiche le travail d’autres artistes. Souvent en relation avec Molinari, comme la série « en duo » à laquelle Cozic participera début 2014, sinon à travers des regards historiques, inusités. Gilles Daigneault compte rassembler les frères ennemis qu’étaient Molinari, feu Yves Gaucher et Claude Tousignant, autour de leur admiration commune pour Barnett Newman, le pape du minimalisme pictural. Le directeur salive aussi à l’idée de reconstituer L’Actuel, la galerie de Molinari à la vie courte (1955-1957), mais riche en vingt expositions de référence.

 

Si, boulevard Notre-Dame, on roule vite, rue Sainte-Catherine on avance autrement. Le temps parfois semble même s’être arrêté - l’atelier de Molinari a été laissé tel quel, y compris pour l’armoire-bottin téléphonique. Le renouveau sur son héritage, lui, viendra des expos qui naîtront derrière ces murs en béton.
 

 

Collaborateur

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Guido Molinari en cinq dates

1933: Guido Molinari naît à Montréal.
1965: The Responsive Eye, exposition phare sur l’Op-art, au MoMA de New York ; Molinari y expose Mutation vert-rouge (1964), aujourd’hui conservée à la Fondation Molinari.
1968: Molinari représente le Canada à la Biennale de Venise, avec un corpus similaire à celui qu’expose aujourd’hui la Fondation.
1980: Il reçoit le prix Borduas, à 47 ans.
2004: Molinari meurt à Montréal.

Gilles Daigneault, de critique à mémoire vivante

Critique d’art réputé, Gilles Daigneault a œuvré partout, notamment sur les ondes de Radio-Canada - « la belle époque de la radio culturelle », dit-il - et dans les pages du Devoir, dans les années 1980. Cet homme de lettres avait d’autres intérêts au départ. Son doctorat, « La religion des poètes lyriques de l’époque archaïque », le mène à s’établir quatre ans en Europe. À son retour, le rapport Parent met fin à l’enseignement du grec ancien et… à son plan de carrière. Par une série de circonstances, celui qui ne connaissait des arts visuels que le groupe de Pellan et de Léon Bellefleur est poussé à l’écriture dans Vie des arts. À partir de là, et en passant par une proximité avec la famille de l’estampe autour de Graff, il devient incontournable. Il touche à tout, y compris au commissariat d’expositions - les trois éditions de la défunte triennale Artefact portent son doigté. Le chapeau de directeur de la Fondation Molinari le comble : il peut désormais se concentrer sur un seul sujet.