Peu à peu, la ville grimpa vers le nord pour s’installer dans le Plateau…

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Le Théâtre des Variétés, rue Papineau
Photo: Gilles Marsolais Le Théâtre des Variétés, rue Papineau

Ce texte fait partie du cahier spécial Plateau Mont-Royal

L’histoire du Plateau-Mont-Royal s’échelonne sur plus d’un siècle. À partir du milieu du XIXe siècle, une transformation majeure s’opère peu à peu : avant de devenir un milieu urbain, les terres qui l’abritent étaient consacrées au vécu rural et artisanal, mais la ville finira par remonter du sud vers le nord la pente abrupte qui la sépare de la rue Sherbrooke, pour gagner ces lieux plutôt plats et y prendre racine. Bernard Vallée, animateur et spécialiste du patrimoine, sert de guide et entre dans les moindres détails pour débusquer le parcours historique de cette concentration urbaine à forte densité de population.

 

Délimitons d’abord sur un plan géographique les frontières actuelles de l’arrondissement du Plateau- Mont-Royal : sa superficie remonte à 2002, au moment des fusions municipales. De façon globale, en forment les contours, au sud, la rue Sherbrooke, au nord, la voie ferrée aux environs du boulevard Rosemont, à l’est, celle à proximité de la rue d’Iberville, et, à l’ouest, l’avenue du Parc près des limites d’Outremont : « C’est maintenant un grand plateau qui inclut d’autres réalités. »

 

Nous y sommes et le temps est venu de voir de quelle façon ces lieux prennent forme et deviennent habités. Remontons le cours du temps jusqu’avant le milieu du XIXe siècle : « À ce moment-là, nous sommes dans une zone rurale d’agriculture et d’élevage qui n’est pas urbanisée, alors que la ville s’arrête quasiment à la rue Ontario et que la dénivellation plutôt abrupte entre celle-ci et la rue Sherbrooke représente un frein au développement. » Certains facteurs se présentent qui aplaniront cette difficulté et feront en sorte que le mouvement d’urbanisation s’étendra vers le nord : « Il faudra presque attendre l’arrivée du tramway hippomobile, vers 1864, pour qu’il y ait un transport collectif qui amène à la rue Saint-Laurent les gens du bas de la ville vers le nord. »

 

Vers l’urbanisation…

 

Il n’en demeure pas moins que, déjà sur ces terres, les habitants se livrent à des activités artisanales au sein de la tannerie des Bélair, à l’angle actuel de Mont-Royal et Henri-Julien ; ils font de même dans un chapelet de carrières dont les sols regorgent, plus au nord, des fameuses pierres grises de Montréal ; elles serviront à la construction de plusieurs bâtiments institutionnels ou résidentiels de prestige, dont l’église Notre-Dame : « Il se trouve alors des axes très importants qui vont structurer le reste du développement. Il y a celui de la rue Saint-Laurent, qui monte de la vieille ville vers le nord pour atteindre le village du même nom ; il y a aussi une petite voie, Mont-Royal de nos jours, qui relie la rue Saint-Laurent à la tannerie située au centre du Plateau actuel. On retrouve également le sinueux chemin des Carrières qui traverse les terres vers le nord. De son côté, l’axe Papineau, situé dans l’est, conduit au chemin des Carrières. »

 

Bernard Vallée fait le point sur cette période : « Peu à peu, à partir du milieu du XIXe siècle, on commence à faire du lotissement en vue d’une urbanisation. La population provient alors de l’exode rural et, dans certains cas, de la vieille ville et de ses faubourgs limitrophes à partir du fleuve. » Il explique en long et en large comment le territoire se partage entre diverses entités municipales ou des villages et de quelle manière les entrepreneurs vont procéder au lotissement des terres dès les années 1840 : « Ces spéculateurs ne faisaient pas d’urbanisme et ils valorisaient leurs lots en donnant un terrain pour la construction d’une église. » À la fin du XIXe siècle se produit un regroupement, de telle sorte que, autour de 1910, la situation se présente comme suit : « Tous les villages en présence, qui sont devenus peu à peu des villes d’ouvriers, d’employés, de petites gens et de bourgeois, vont s’annexer les uns après les autres à Montréal, y compris celui de Côte-Saint-Louis, qui formait le pôle central de toutes ces entités municipales. »

 

Le point culminant de l’essor urbain

 

Et survient l’âge d’or du développement, entre la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale. Les villes s’annexent et la construction domiciliaire connaît un rythme de croissance effréné, dans le contexte duquel apparaissent les triplex qui deviendront omniprésents : « C’est un certain nombre de réglementations qui, à partir des années 1880, va conduire les entrepreneurs à adopter cette forme particulière de bâtiment utilisant pleinement les lots qui sont étroits (25 pieds, ou 8 mètres, sur rue) et profonds ; ces constructions se rendent à l’arrière jusqu’aux ruelles, dont la présence est pratiquement obligatoire. » À cette époque, le territoire se bâtit presque complètement pendant la période faste de la construction, qui s’achève dans les années 1930 : « Il ne se construit pratiquement plus rien à partir de là, jusqu’aux années 1950. »

 

De grands parcs sont aussi aménagés dans le même temps, dont celui du Mont-Royal, qui se pointe maintenant en quelque sorte en annexe du Plateau et de son parc Jeanne-Mance, qui, lui, verra le jour plus tard, au début du XXe siècle ; et, au coeur même du quartier, le parc Lafontaine prend forme, pendant que des lieux d’amusement et des champs de course, aujourd’hui disparus, distraient les foules.

 

Et, jusqu’au déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale, Bernard Vallée signale encore l’importance des mutations dans le peuplement, à mesure que se produit notamment l’implantation d’usines manufacturières de fabrication de vêtements dans la rue Saint-Laurent (devenue boulevard en 1905) : « Il y a un exode rural venant de régions de plus en plus éloignées du Québec et un exode en provenance de l’étranger, qui est formé en particulier de la population juive, parce qu’elle était dominante, mais aussi de ressortissants venant de l’Europe centrale. » La partie ouest du Plateau s’en trouve colorée. La relocalisation de l’Université de Montréal, du Plateau vers la montagne, entraînera à son tour une migration de la classe bourgeoise vers d’autres lieux plus cossus, ce qui aura une influence sur le tissu urbain.

 

Le choc de l’après-guerre

 

À la suite de la Seconde Guerre mondiale et en pénétrant plus avant dans le XXe siècle, le Plateau, qui avait vraiment pris forme tel qu’il existe, subit une mutation : « Il commence à se déformer parce que, comme dans les autres quartiers de Montréal, il souffre d’une délocalisation industrielle massive. Jusque dans les années 1960 et au début de 1970, l’industrialisation déménage ; elle quitte les édifices du boulevard Saint-Laurent au sud et va se concentrer dans d’immenses bâtiments à proximité de ce dernier et de la voie ferrée, dans le secteur aujourd’hui appelé Saint-Viateur. »

 

Plusieurs autres entreprises, la majorité en fait, sont quant à elles montées plus au nord rue Saint-Laurent, dans le coin de Chabanel, ce qui signifie de nombreuses pertes d’emploi pour le Plateau. Abattoir géant rue Mont-Royal, usines d’alimentation et de chaussures et d’autres encore ferment tour à tour leurs portes dans le quartier.

 

En raison des changements qui s’opèrent sur plusieurs plans à la fois, les mouvements sociaux prendront naissance et exerceront par la suite une influence sur les décisions politiques affectant les milieux de vie : « Il y a une spéculation assez effrénée qui se produit et qui dénature le quartier. Ces mouvements seront alimentés par tout cela et, par suite d’un certain nombre de luttes et aussi en vertu d’une éducation populaire, ils vont commencer à changer les points de vue dans la population et chez les décideurs. Le Plateau commence à devenir un lieu d’intérêt. »

 

Et une exposition à Pointe-à-Callière raconte aujourd’hui, images et documents à l’appui, la belle histoire d’un quartier montréalais devenu célèbre.

 


Collaborateur

À voir en vidéo