Copier, c’est créer

Candice Breitz, Him, 2008, vue de l’installation vidéo numérique à sept écrans, qui mettent en scène des extraits de films.
Photo: Jens Ziehe Candice Breitz, Him, 2008, vue de l’installation vidéo numérique à sept écrans, qui mettent en scène des extraits de films.

Au Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa viennent tout juste de débuter deux nouvelles expositions de Michel Campeau et Robert Burley traitant du passage du médium photographique de l’analogique au numérique. Un de mes collègues vous en reparlera bientôt. Pour l’instant, j’aimerais attirer votre attention sur la présentation, dans le même musée, de l’artiste Candice Breitz, qui traite elle aussi d’un phénomène très actuel.

 

Bon nombre d’artistes contemporains travaillent sur la réappropriation, le détournement d’images préexistantes. Ils renouvellent la notion de photomontage développée entre auteurs par Hannah Höch et Raoul Hausmann juste après la Première Guerre mondiale. De nos jours, ce sont plutôt les images télé et, plus encore, les images cinématographiques qui semblent être le matériau privilégié des artistes. Elles sont manipulées, ralenties, retravaillées, tirées de leur contexte pour être replacées dans un autre… Quelques exemples. Omer Fast, dans sa vidéo CNN (2002), a fait un montage d’extraits de la célèbre chaîne de nouvelles. En 1993, Douglas Gordon a ralenti à l’extrême le film Psycho d’Alfred Hitchcock pour en faire un 24 Hours Psycho. Dans TheClock (2010), Christian Marclay a mis bout à bout plusieurs milliers d’extraits de films pour créer un collage d’images se déployant lui aussi sur 24 heures. Dans cet esprit, nous pourrions aussi citer le travail des Québécoises Andrea Szilasi et Perry Bard. Dans ces oeuvres, où se situe la limite entre pastiche, emprunt, hommage, citation, intertextualité, détournement ? Pourrait-on parler simplement d’une forme de plagiat postmoderne ?

 

L’artiste sud-africaine, vivant à Berlin, Candice Breitz a fait elle aussi de ce type d’appropriation d’images cinématographiques et télévisuelles son outil privilégié de création.

 

L’identité sexuelle comme appropriation et collage de modèles

 

À Ottawa, vous pourrez voir l’installation vidéo Him + Her de 2008. Dans deux salles séparées et se faisant écho (le son d’une salle parasitant d’ailleurs un peu trop l’autre), sept écrans plasma de cinquante pouces mettent en scène des extraits de films où l’on peut voir les acteurs Jack Nicholson et Meryl Streep. Chaque installation est comme un film (multiécrans) à part entière, durant presque 30 minutes chacun. Breitz a su recréer une narration cohérente en utilisant des extraits provenant d’une multitude de moments cinématographiques de la carrière de ces deux célébrités. Elle a orchestré 33 extraits de films réalisés entre 1968 et 2006 pour Nicholson et 28 extraits de films créés entre 1978 et 2007 pour Streep. Dans cette narration, chacun des acteurs semble se confier à son psychanalyste. L’artiste a elle-même utilisé une méthode presque psychanalytique pour réaliser cette oeuvre, ayant écouté pendant plusieurs mois tous ces films, toutes ces « images-écrans », à la recherche de répétitions d’expressions, de gestes, d’attitudes révélatrices d’une identité psychologique… À travers ce dispositif de travail et son résultat installatif, Breitz expose comment l’identité sexuelle est représentée dans un média de masse.

 

Alors, quel miroir l’industrie hollywoodienne nous renvoie-t-elle à travers ces acteurs ? La femme veut se marier, elle a peur de ne pas avoir d’enfants, angoissée par l’idée d’être un simple amusement pour les hommes, mais elle craint aussi de rater sa vie en la sacrifiant à des enfants… L’homme, quant à lui, même s’il apparaît parfois comme étant très narcissique, semble ne pas savoir vraiment qui il est, jouant des rôles divers tout en craignant que l’on se rende compte du vide qui l’habite, individu ayant peur de son impuissance sexuelle et de son impuissance à être ce qu’on attend de lui…

 

Breitz a aussi déjà expliqué comment cette oeuvre traite du fait que nous n’avons pas une identité fixe, mais plutôt une multiplicité de voies intérieures que nous devons réprimer pour devenir fonctionnels dans le quotidien.

 

 

Collaborateur