«On sort le musée du musée»

Entre un chantier de mise aux normes et une croisade de séduction, le Musée d’art de Joliette est actuellement sur la voie de la transformation. Le but est de rendre plus accessible et plus convivial ce lieu fort de 8500 objets.

Un bunker. Annie Gauthier a souvent entendu ce qualificatif au sujet du Musée d’art de Joliette (MAJ). De la bouche même de commerçants et d’élus de la région de Lanaudière. La directrice s’est donné dès lors pour objectif, à travers la programmation et les nombreuses activités éducatives qui en découlent, de faire du MAJ un lieu pour tous. Premier changement dans les moeurs, appliqué cet automne : poser la médiation culturelle au premier plan et aller pratiquement chercher les gens dans la rue.

 

Rénovation en cours

Engagé dans des rénovations majeures - un projet de 10 millions de dollars - le bâtiment de la rue du Père-Wilfrid-Corbeil est fermé au public depuis janvier. Pour ne pas se faire oublier, un plan clame que, « Fermé, le Musée d’art de Joliette est plus ouvert que jamais ».

Le plan est plus qu’un slogan. Il s’agit d’une véritable opération de séduction, concrétisée par la location d’un local place Bourget, artère commerciale de Joliette. Il s’agit d’une vaste campagne pour changer « l’image de marque » du musée.

« C’est notre plus grande stratégie de médiation, dit la directrice. On sort le musée du musée. On vient à la rencontre de la population, [qui] est dans un parcours, comme par accident. En venant au centre-ville, les gens s’enfargent presque dans le musée. »

Jusque-là, on s’enfargeait si peu que même ceux qui le cherchaient pouvaient passer sans le voir. Chaque année, 13 000 visiteurs, néanmoins, le trouvaient. Une bonne part de la clientèle arrivait par grappes, groupes scolaires ou association d’aînés. En poste depuis 2012, Annie Gauthier aimerait aussi « attirer des adultes sans enfant » et rebâtir « les liens avec la population locale et la collectivité lanaudoise ».

« Le musée a été conçu dans les années 1970 comme un coffre-fort. Il a été construit pour des objets, avec peu de percées sur l’extérieur, sans lumière naturelle, constate-t-elle. On se fait dire qu’il a l’air d’un bunker. »

« Avec le nouveau bâtiment, poursuit-elle, on brisera cette image et on va aller vers la population. Penser un équipement culturel pour des individus. Le rendre transparent, qu’on puisse voir ceux qui le visitent. »

La future architecture, que la firme FABG doit livrer en 2014, mettra de l’avant ce souhait et exploitera, notamment, la vue sur la rivière L’Assomption. Pour la directrice, il fallait cependant agir au plus vite. Dès son arrivée, elle a fait la tournée des conseils municipaux de la MRC.

« Je me suis jetée dans la gueule du loup, volontairement, dit-elle. Je suis allée à la rencontre des élus, qui sentent que le musée n’est pas pour eux, draine des fonds publics et redonne peu à la collectivité. La perception est peut-être un cliché, mais l’entendre dans un contexte officiel, c’est frappant. »

Annie Gauthier a entrepris sa croisade politique comme une première étape de médiation. Elle a parlé « de l’importance d’un musée dans la région, de l’importance du contact avec la culture ». Elle a expliqué pourquoi le MAJ ne fait pas d’expo d’histoire, cherché à convaincre que même un adulte peut « continuer à s’instruire, à se questionner, à s’émerveiller ». Et elle a écouté les plaintes pour mieux positionner le musée dans sa région.

Dans l’ancien magasin de meubles de la place Bourget, le MAJ fait déjà les choses autrement. Les oeuvres de sa collection ne s’y trouvent pas, il n’y a pas de billetterie. L’ambiance, elle, est plus que décontractée. Il faut dire que l’exposition en cours, Lapincyclope, le projet jeunesse de l’artiste Jonathan Plante lancé à Montréal plus tôt cette année, est porté par un esprit bon enfant.

« Il y en a qui disent que j’ouvrirai un centre d’artistes », dit Annie Gauthier, au moment de faire la visite des lieux. L’étage, encore vide, accueillera sous peu le personnel du musée, excepté quelques-uns. L’opération ne se fait pas sans douleur. « J’ai mis à pied, temporairement, toute l’équipe d’accueil », avoue la directrice.

Ce mal nécessaire, ce « passage obligé » qu’est la fermeture du MAJ - « il pleuvait dans le musée », soutient-elle - fera de l’établissement « quelque chose de meilleur ». Un mal pour un bien, qui s’expérimente déjà dans l’actuel local ayant pignon sur rue.

« Ici, c’est le service éducatif qui est responsable de l’accueil, dit Annie Gauthier. Et on accueille les gens dehors, avec des oeuvres dans l’espace public. »

 

Convivialité recherchée

Elle ne tient pas à reproduire ce modèle avec le nouveau musée. Elle veut par contre continuer à « briser les tabous ». Le MAJ sera moins élitiste, plus convivial, avec son espace wifi qui, souhaite-t-elle, attirera les étudiants du cégep voisin. Elle veut en faire un lieu qui plaira, y compris aux élus municipaux, et sera fréquenté tous les jours, pas seulement en groupes scolaires ou lors de vernissages.

« Je ne veux plus que les gens viennent au musée sur invitation. Je l’ai beaucoup observé et je me rends compte qu’on fait comme de la restauration rapide. On invite les gens à voir une expo et on les invite à partir. Il n’y a pas de lieu pour traîner, pour s’asseoir, pour bouquiner. »

Le Musée d’art de Joliette poursuivra ses missions éducatives qui le lacent déjà à sa région. Les étudiants en arts visuels du cégep bénéficieront encore de leur première expérience d’exposition muséale. Le programme « Persévérance scolaire », lancé cet automne avec l’école L’Envol, continuera sans doute à donner la possibilité de se retrouver à ceux qui décrochent. Les visites guidées existeront toujours dans le « bunker ». Mais, dans les yeux brillants de la directrice, on peut déjà voir le reflet d’un lieu animé et bruyant, où l’on viendra avec plaisir faire du « vagabondage culturel ».


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