​Voir Venise… et sourire

Giandomenico Tiepolo, Le menuet, 1756, Barcelone, Museu Nacional d’Art de Catalunya.
Photo: Calveras/Mérida/Sagrista Giandomenico Tiepolo, Le menuet, 1756, Barcelone, Museu Nacional d’Art de Catalunya.
Venise, ville mythique, se dévoile la semaine prochaine dans toute sa splendeur au Musée des beaux-arts de Montréal. Puissance maritime déchue, Venise s’est tournée vers les arts pour rebâtir son prestige aux yeux du monde. Présentés en symbiose, l’art et la musique vénitiens s’allient pour raconter cet âge d’or où, pendant trois siècles, musiciens et peintres ont fait de la Cité des Doges l’un des creusets créatifs de l’Occident. Suivez-nous sur les traces de Vivaldi, de Canaletto, du Titien et de Farinelli, au gré d’une balade immersive à travers la cité lagunaire, grande boucle qui mènera jusqu’au musée où, 500 ans plus tard, 120 tableaux, manuscrits et instruments de musique de la Renaissance, soutenus par un parcours audio touffu, font revivre cette heure où l’art et la musique faisait vibrer Venise. Tout au cours de l’automne, l’exposition s’accompagne d’une programmation musicale hors du commun à la salle Pierre-Bourgie, de projections de films et d’événements spéciaux.
 

Piazza San Marco

Débarcadère à la Cité des Doges, qu’annonce au loin le vertigineux campanile de San Marco. L’exposition nous transporte au XVe siècle, époque où la cité ducale proclame sa magnificence à coups de cérémonies fastueuses et de processions. Aujourd’hui, jour de l’Ascension, un bateau de parade orné d’or mènera le doge au large pour sceller le mariage du maître de Venise avec la mer, comme cela se fait depuis 1177. Lanterneaux dorés et habits princiers exposent la splendeur de cette ère richissime, marquée par les fanfares de cuivres et de cornets à bouquins. Des chefs-d’œuvre du Titien et de Canaletto immortalisent ces scènes de grande pompe. Les Vénitiens, portés par les chants polyphoniques de Gabrieli et de Monteverdi composés à la gloire de la basilique San Marco, se passionnent déjà pour la musique. Cette effervescence musicale est multipliée par l’invention du premier procédé d’impression des partitions musicales, qui propulse la diffusion de la musique vénitienne à travers l’Europe.


Giovanni Antonio Canal, dit Canaletto, Intérieur de Saint-Marc, Venise, vers 1760, MBAM. Legs Adaline Van Horne. (Crédit: MBAM, Brian Merrett)
 


Concert privé au palais Pisani

Prenons une pause au palais Pisani, où de riches marchands, devenus mécènes de la Sérénissime, commandent à Adriaan Willaert, maître de chapelle de San Marco, ou à Claudio Merulo des œuvres transcendantes. Luth et viole de gambe résonnent entre les murs des palais vénitiens. Une époque qui inspirera au Titien son chef-d’œuvre Le concert interrompu, prêt du Palazzo Pitti de Florence, à Véronèse Les noces de Cana et à la peintre et musicienne Tintoretta L’autoportrait au madrigal. En ces jours bénis, peintres composent et musiciens peignent, comme le Tintoret et Bassano. Venise vit au rythme des harmonies musicales qui, à l’aube de la Renaissance, symbolisent pour la classe instruite l’harmonie, l’ouverture aux humanités et l’élévation intellectuelle. Les premières sonates, célébration ultime de la ligne instrumentale, fascinent les peintres qui croquent les virtuoses et leurs instruments. Le concertino, de Pietro Longhi, une toile venue directement de la Galleria dell’Academia, nous téléporte dans cet univers des concerts privés.

 
Marietta Comin, dite la Tintoretta, Autoportrait au madrigal, vers 1580 (Crédit: Scala/Art Resources, NY)
 


Le pont des soupirs

Même le long des canaux et sur les places publiques, la musique envahit la Cité des Doges. Les chansons d’amour populaires entonnées par les gondoliers séduisent les foules. Les carnets de ces hymnes à l’amour sont publiés dans des carnets très convoités. Comme la Canzonnetta da battello, un manuscrit de 1740, dont on peut voir un exemplaire dans une salle du musée. Venise vit au rythme de son carnaval, qui assoit sa réputation de ville festive. En passant sous le pont des soupirs, on entend les murmures des courtisanes qui foisonnent dans cette cité de tous les plaisirs. Sous les masques, les Casanova ou autres artistes attirés par la joie de vivre de la Sérénissime. Tiepolo immortalise cet engouement des Vénitiens pour la fête dans Le menuet.

 
Giovanni Antonio Canal, dit Canaletto, Le retour du Bucentaure au Môle le jour de l’Ascension, 1760, Dulwich Picture Gallery (Dulwich Picture Gallery)
 


Orphelins virtuoses

Au tournant de 1700, les orphelinats consacrent la vitalité musicale de Venise. Quatre ospedali, financés par de riches confréries, sont transformés en autant d’académies musicales où les orphelins peaufinent la maîtrise de leurs instruments pour le plaisir des mécènes. C’est là qu’apparaît Antonio Vivaldi, figure iconique de la musique vénitienne, qui invente le concerto pour violon et insuffle à la musique un lyrisme jamais atteint. Derrière les claustras, reproduites dans la salle du musée, les jeunes filles chantent les airs de musique sacrée composés par celui qu’on surnomme le prêtre roux. Au son de L’inverno (1725), on peut poser les yeux sur la partition originale du fameux concerto du violoniste virtuose.


Giovanni Busi, dit Cariani (v. 1485-après 1547). Le joueur de luth, vers 1515. Huile sur toile, 71 x 65 cm. Musée des Beaux-Arts de Strasbourg, Inv. 236. Photo Musée des Beaux-Arts de Strasbourg, M. Bertola
 


Vaporetto et opéras

Après un saut en vaporetto, arrêtons-nous à côté du pont Rialto au Teatro di San Cassiano. Alors que la ville a déjà des allures de théâtre à ciel ouvert, des artistes de Venise décident de consacrer l’alliance ultime des arts de la scène en ouvrant le premier théâtre d’opéra public. Jusque-là réservé aux gens de la cour, l’opéra connaît à Venise un essor inouï. Chaque quartier compte sa maison d’opéra. Une dizaine au total, où les Vivaldi, Handel et Monteverdi se bousculent pour y présenter leurs œuvres. Les peintres, dont Giambattista Tiepolo, campent sur la toile ces scènes mythiques qui nourrissent les œuvres opératiques. Le nouveau divertissement donne naissance à toute une classe de vedettes, croquées jusqu’à plus soif par les ancêtres des paparazzis. Ce dernier arrêt dans les rues de Venise nous permet de jeter un œil sur les caricatures du castrat Farinelli, idole des cours européennes, de Caffariello, de Campion et de la Faustina. Venise exercera une fascination sur la gente artistique, servant de muse aux peintres William Turner et De Chirico, inspirant la plume des Shakespeare, Lord Byron, Musset, George Sand, Proust, Balzac, et consorts.


Giambattista Tiepolo (1696-1770). Le Couronnement de la Vierge, vers 1754. Huile sur toile. 102,6 x 77,3 cm, Fort Worth (Texas), Kimbell Art Museum. Inv. AP 1984.10