Virage féminin à Circa

Geneviève Goyer-Ouimette, une touche-à-tout, prend le relais de Maurice Achard, spécialiste de l’art inuit et de l’art public, en poste depuis un quart de siècle.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Geneviève Goyer-Ouimette, une touche-à-tout, prend le relais de Maurice Achard, spécialiste de l’art inuit et de l’art public, en poste depuis un quart de siècle.

L’été, en art actuel, se termine sur un changement majeur, presque inattendu, survenu au quatrième étage du Belgo, château fort du centre-ville par son nombre de galeries. Le centre Circa, le seul voué à la sculpture, ne sera plus dirigé par Maurice Achard, en poste depuis un quart de siècle, soit depuis les débuts de l’organisme fondé par un groupe de céramistes. L’homme, un spécialiste de l’art inuit et de la sculpture publique, passe le témoin à Geneviève Goyer-Ouimette, davantage une touche-à-tout qu’une experte dans une discipline précise. Petite (r)évolution salutaire.

 

Geneviève Goyer-Ouimette le reconnaît sans gêne : « Circa n’était pas prévu dans mon horaire. » La voilà directrice, prête à assumer les destinées du centre né en 1988. Faut-il s’en étonner ? La femme, trentenaire en âge, plus vieille en expérience, carbure aux multiples projets, menés partout dans la province, autant dans un musée d’État que dans les ateliers de l’Espace HoMa. Sur son curriculum vitae, Longueuil, Mont-Laurier, Québec, Laval, Saint-Jean-Port-Joli, Gatineau se succèdent à une vitesse folle. L’enseignante, ou consultante, ou commissaire d’exposition avale les kilomètres depuis le début des années 2000 pour la seule cause de l’art actuel.

 

« J’avais dit à des amis comment je serais heureuse d’entrer aux HEC à temps plein. Mais j’avais un petit doute, je m’étais inscrite à temps partiel, au cas où », dit-elle, assurée de suivre son deuxième cours cet automne.

 

Celle qui est donc aussi étudiante, depuis janvier - et deux fois maman, depuis 2008 -, ajoute la case Circa à sa grille horaire. Elle se fait rassurante : son nouveau poste lui fera garder les deux pieds à Montréal.

 

« Je ne serai plus toujours sur la route. Je travaillerai ici, près de la maison. Je suis très ambitieuse pour ma carrière, et pour ma famille, dit-elle. Je n’ai pas le goût que l’une se fasse au détriment de l’autre. »

 

Montréalaise « incurable », native de la campagne, Geneviève Goyer-Ouimette admet néanmoins qu’elle ne s’empêchera pas de mener des projets extérieurs. En cette rentrée automnale, le Belgo déboule son interminable suite de vernissages. Elle, elle file à Saint-Jérôme inaugurer au Musée d’art contemporain des Laurentides sa plus récente expo, un bilan de la pratique du très éclaté Éric Ladouceur. En novembre, c’est à Espacio México, l’antenne culturelle du consulat mexicain à Montréal, que sa signature réapparaîtra pour un survol des 15 ans d’échanges entre le CALQ québécois et son homologue du Sud, la FONCA.

 

Elle a répondu à l’appel de candidatures parce qu’elle voyait en Circa l’immense puits de défis qui lui permettrait, encore, de toucher à tout. Enjouée et généreuse, la flamme toujours allumée, Geneviève Goyer-Ouimette arrive avec sa personnalité, forte - « Je ne donne pas ma place », avertit-elle -, doublée d’un respect inconditionnel pour les artistes.

 

« J’ai toujours travaillé en écho avec l’artiste, pour que le projet lui ressemble. Il faut comprendre finement la pratique. C’est une relation de confiance, sans rapport hiérarchique », dit celle qui s’est véritablement donné un nom de commissaire par son travail avec Catherine Bolduc. Mes châteaux d’air, l’exposition bilan de la sculpteure lancée en 2010, a connu un grand succès d’estime. La publication qui l’accompagnait a notamment reçu un prix lors du Gala des arts visuels 2012.

 

Naguère directrice du centre d’exposition de Mont-Laurier, puis responsable pendant cinq ans de la collection Prêt d’oeuvres d’art du Musée national des beaux-arts du Québec, la diplômée en histoire de l’art et en muséologie transporte à la fois une valise de gestionnaire et de vulgarisatrice. La sculpture ? Pas plus qu’une autre discipline, bien que « beaucoup de sculpteurs [aient croisé] mon parcours », précise-t-elle.

 

À Circa, elle ne voudra pas « tout mettre à terre », seulement « innover en écho avec l’essence » du centre. Les céramistes de la première heure, ainsi que le conseil d’administration présidé par un des fondateurs des lieux, l’artiste Yves Louis-Seize, seront rassurés. « La sculpture et toutes les oeuvres qui se préoccupent d’espace » demeureront une priorité.

 

Rencontrée peu de temps après avoir été nommée, Geneviève Goyer-Ouimette n’avait pas encore fixé chaque détail de son mandat. Elle veut néanmoins que Circa demeure au Belgo tel qu’il est, avec cette salle aux innombrables fenêtres.

 

« L’espace est énorme, il fait son identité, clame-t-elle. C’est sûr que ce sont des coûts importants, mais on bénéficie d’un taux au pied carré avantageux. Il faut le préserver. Un espace similaire ailleurs coûterait plus cher. »

 

Deux idées l’occupent déjà. Augmenter les services aux membres - Circa est un centre d’artistes autogéré -, pour les inciter à s’impliquer davantage, y compris dans le financement, l’éternel cheval de bataille. Et inclure dans la programmation une petite valeur ajoutée toute personnelle : la performance, une discipline « qui prend en compte l’espace », note-t-elle. Et qui n’est pas moins accessible. Elle le sait depuis qu’elle en a fait l’expérience à Mont-Laurier, loin de Montréal et de la Mecque du Belgo.

 

 

Collaborateur

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Portrait de 25 ans

Vingt-cinq ans de Circa, vingt-cinq ans de Maurice Achard aux commandes. C’est par lui, avec lui, que le centre, né par vocation pour la céramique, est devenu un nid de la sculpture dans toute son acception. Quoi de mieux qu’une exposition bilan pour clore l’ère Achard? L’expo La sculpture en temps et lieux souligne ce vingt-cinquième anniversaire de manière à la fois sobre et grandiose. Sobre, pour le nombre d’artistes réunis - 19 sur les quelque 450 passés ici un jour ou l’autre -, une ambiance bien loin des habituelles expos-ventes qui ponctuent les programmations de Circa. Grandiose, par ce retour en arrière conjugué... au présent. Le parcours, qui inclut autant la pièce taillée (les personnages à tête d’animal de Jean-Robert Drouillard) que l’installation cinétique (les matériaux vivants de Patrick Bérubé), ramène des œuvres à l’endroit précis où elles avaient été, jadis, vues. Or, plusieurs ne sont plus les mêmes, preuve que la sculpture n’est pas que coulée dans le béton.

La sélection a été effectuée par Lise Lamarche, universitaire notoire, reconnue pour son expertise de la sculpture, et pour sa plume. Elle n’avait pourtant jamais joué les commissaires d’exposition. Pour son baptême, la prof retraitée de l’Université de Montréal s’est amusée avec l’espace-temps, redonnant du lustre à un vitrail de Lisette Lemieux, tentant de reproduire une percée murale de Michel de Broin.... Et en digne historienne passionnée de lettres, elle a dressé une « liste de mots », clin d’œil à la Verb List de Richard Serra autant qu’hommage au champ illimité de la réalité sculpture. Et de Circa.