Poussière dansante

Sylvia Safdie, The Guardian, 2009, vidéo couleur, son, 3 min 26 sec. Image tirée de la vidéo.
Photo: Source Galerie Joyce Yahouda Sylvia Safdie, The Guardian, 2009, vidéo couleur, son, 3 min 26 sec. Image tirée de la vidéo.

Le travail de Sylvia Safdie fait un retour marquant cet automne. Peu vu en solo ces dernières années, il occupe en ce moment toutes les salles de la galerie Joyce Yahouda, qui a choisi d’y mettre en valeur des vidéos, un corpus encore méconnu de la production de l’artiste dont les premières expériences en la matière remontent à 2001.

 

C’est pour ses sculptures, ses dessins et ses installations que l’artiste est surtout connue, elle dont la feuille de route est ponctuée d’expositions présentées ici et un peu partout à l’étranger depuis la fin des années 1970. Avec ses plus récentes oeuvres vidéo, Sylvia Safdie se réinvente en quelque sorte tout en redonnant du souffle aux thèmes qui lui sont chers, comme celui du temps et de son empreinte sur les choses ou les personnes.

 

Elle le fait aujourd’hui avec la même sensibilité, parfois brute, qui caractérisait ses oeuvres antérieures, disons, plus matérielles ou physiques. Les pierres, la terre, le sable et le bronze, par exemple, qui composaient ses sculptures et ses installations instauraient une certaine présence au monde par le truchement de formes simples, mais évocatrices de choses élémentaires : la rencontre de l’humain avec la nature et avec un passé parfois immémorial.

 

Amzrou et sa synagogue

 

Le passé invoqué par l’exposition de Sylvia Safdie chez Joyce Yahouda est celui d’une communauté juive, la plus importante, qui pendant 2500 ans a vécu dans le mellah, ou quartier juif, d’Amzrou, un village situé dans le sud du Maroc, près du Sahara. Les dernières familles de cette communauté ayant émigré en 1958, il n’en reste que les vestiges, à commencer par la synagogue abandonnée dont l’artiste a fait son sujet principal.

 

De sa caméra, elle en a ausculté longuement l’intérieur comme pour en révéler le genius loci. Quatre vidéos, dont un diptyque, révèlent par des cadrages distincts l’aspect de cette architecture sommaire qui a la particularité de s’effriter. Toute la vitalité, quelque part magique, de ces restes apparaît quand l’artiste capte la poussière continuellement dansante sous une lumière qui entre dans l’espace de manière très découpée par un puits.

 

La poussière se fait tantôt volute de fumée, tantôt très graphique, telle une bande en aplat tracée à la craie. Cadrées très serré, les fines particules se présentent plutôt comme une nuée de molécules en mouvement dont la définition semble avoir été retouchée numériquement, ce qui n’est pas le cas. C’est la lumière, bien sûr, qui transforme cette matière desséchée en poudre si fascinante.

 

La manière qu’a l’artiste de jouer avec la lumière, autre composante de son langage plastique, rapproche ses images de la peinture. En plus des traitements en clair-obscur et la lenteur des plans, il y a de riches effets chromatiques qui rappellent des tableaux peints comme dans l’oeuvre The Guardian (2009), qui juxtapose l’ocre, le blanc et le bleu. Le personnage de ce diptyque donne son titre à l’oeuvre ; le vieil homme, toutefois, garde moins les lieux qu’il ne préserve la mémoire de ceux qui s’y sont rassemblés, déduit-on, en l’entendant réciter le nom des familles aujourd’hui parties alors que lui-même n’a parfois dans l’image qu’une présence fantomatique. Sylvia Safdie revient ainsi sur la mémoire juive, thème qu’elle a déjà exploré dans son travail, mais qu’elle hérite aussi de son enfance qu’elle a passée en Israël avant d’émigrer au Canada, en 1953.

 

Un autre ensemble d’oeuvres (dessins, photos noir et blanc et vidéos) s’articule autour de la silhouette d’une femme, captée dans le même village, mais à l’entrée du quartier dont l’architecture semble faite de dédales, qui départagent zones sombres et lumière crue. Ces contrastes, on les retrouve également dans l’exposition qui a soigneusement été montée de manière à isoler les vidéos en pleine noirceur et maintenir dans le parcours une petite salle baignant dans la lumière naturelle. C’est comme si, chemin faisant, c’est dans le mellah et sa synagogue que nous entrions pour méditer.

 

 

Collaboratrice