Le Mois de la photo - La photo à l’ère de l’oeil-machine

Tomoko Sawada, ID400, 1998, détail. 4 cadres de 100 épreuves à la gélatine argentique. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de MEM, Tokyo.
Photo: Tomoko Sawada Tomoko Sawada, ID400, 1998, détail. 4 cadres de 100 épreuves à la gélatine argentique. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de MEM, Tokyo.

La photographie basée sur des choix est-elle révolue ? Chose certaine, les principes du quoi et du comment photographier font désormais place au tout photographier, du plus banal au plus éloigné, du plus intime au plus inaccessible. Le Mois de la photo 2013, qui s’ouvre jeudi, s’en fait le porte-étendard.

Depuis mai, le Mois de la photo à Montréal s’est dévoilé peu à peu, lâchant ses missives électroniques hebdomadaires, comme autant de petites bombes d’information, si cohérentes avec son objet de recherche : la machine parfaitement huilée qu’est le drone. L’opération séduction terminée, c’est une véritable armée de missiles qui s’apprête à détoner aux quatre coins de la ville.

 

Le titre de cette 13e biennale, Drone. L’image automatisée, met de l’avant une photographie bien particulière, très actuelle : celle des machines, celle captée sans intervention humaine. Paul Wombell, le commissaire invité britannique, admet avoir été surpris que sa proposition ait été retenue.

 

« Depuis deux ou trois ans, les principaux thèmes en photographie parlent de la matérialité des images. Drone. L’image automatisée concerne plutôt la matérialité de l’appareil photo », confie-t-il, assis sur le bout d’un banc, à la fin d’une journée chargée en montages et en réunions.

 

Porté par 25 artistes ou collectifs, parachutés en treize lieux, de la maison de la culture Marie-Uguay au centre MAI, en passant par l’édifice Belgo et quelques musées du centre-ville, le Mois de la photo 2013 pourrait bien dérouter les habitués. Les expositions, qui auront cours du 5 septembre au 5 octobre, montreront davantage d’instruments que d’images. Et quand celles-ci seront incluses dans ce qui s’avère être un événement d’installations, elles seront floues ou banales.

 

Le centre Vox, dans l’édifice 2-22, livrera un concentré de ce constat. On y trouvera un chien-robot qui photographie une fois par jour les murs de la galerie - l’installation Black Box (2002-2013), du New-Yorkais Craig Kalpakjian. On y verra la complexe disposition d’objectifs du collectif californien ExpVisLab, ainsi que des intérieurs anodins captés par une multitude d’appareils automatiques utilisés par l’Allemande Barbara Probst. C’est là aussi qu’atterrira, du vétéran britannique Max Dean, le robot qui nous invite à lui dire quelles photos de famille détruire, lesquelles conserver.

 

Le Web fournit une banque illimitée d’images, ce que plusieurs des artistes invités exploitent : le Montréalais Jon Rafman à partir de Google Street View, le Belge Mishka Henner, de Google Earth, la Torontoise Cheryl Sourkes et Penelope Umbrico, autre New-Yorkaise, des réseaux sociaux.

 

Le Français Raphaël Dallaporta et le troisième New-Yorkais Trevor Paglen sondent, eux, le drone militaire. Le premier pointe des sites historiques en Afghanistan, le second redéfinit le sublime, à partir d’images clandestines de l’armée américaine. « Voir le drone pour moi au XXIe siècle, c’est comme voir le train au XIXe siècle pour [le peintre] Turner », dit-il, si on en croit la publication du Mois de la photo.

 

Pour Paul Wombell, directeur dans les années 1990 de la Photographers Gallery à Londres, la première galerie britannique entièrement consacrée à la discipline, la réalité numérique impose un virage dans notre manière de regarder. Côté qualité et contenu, on se satisfait de peu.

 

« On s’était contenté, dit Wombell, de lire l’image, savoir ce qu’elle représentait, ou ne représentait pas. Là, nous voulons savoir ce que la caméra peut faire. »

 

Véronique Ducharme, une des plus jeunes de la cuvée 2013, ne cherche pas à connaître les capacités de l’appareil photo. C’est son cerveau qui l’intrigue.

 

« Ce qui m’intéresse, c’est la “subjectivité” de la machine, la machine perçue comme “sujet qui prend des décisions” », énonce celle qui dit observer « des rapports entre une machine et la forêt ». « Je m’intéresse à ce qui se passe lorsque je ne suis pas là. »

 

Ses diapositives Encounters, exposées à la galerie B-312 du Belgo, scrutent la nature à l’insu de la faune qui y habite. À la manière des chasseurs, elle s’est servie d’appareils automatiques activés par des détecteurs de mouvement et de chaleur. Les images qu’elle obtient sont celles de l’appareil, précise-t-elle - pas les siennes -, et baignent dans une noirceur digne de récits de fantômes.

 

La banalité et l’insignifiant, si prégnants de Google Map à Facebook, ne préoccupe pas la diplômée de l’Université Concordia. Il serait plutôt important, selon elle, d’oublier notre égocentrisme. « Il faut que l’on laisse de côté la perception humaine », soutient-elle.

 

Si Valérie Ducharme pointe les capacités « intellectuelles » de la machinerie automatisée, Michel Campeau lui donne une identité. Son projet Splendeur et fétichisme industriels, exposée au Musée des beaux-arts, consiste en une suite de portraits d’appareils anciens. Ceux-ci poursuivent son travail autour de la « fin d’une époque ». Il assume ce « deuil », par son choix du « fond noir et de la frontalité, histoire d’envelopper [les caméras], comme dans un linceul », dit-il.

 

Ses images nettes et soignées détonneront sans doute dans ce Mois de la photo. Elles étaient cependant vitales, selon le commissaire. Elles permettent de mieux comprendre la technologie, croit Paul Wombell, point indispensable au moment où l’on vit « d’extraordinaires déplacements et changements [shifts and changes] ».

 

« Toutes les oeuvres me posent des questions fondamentales, dit-il. Qu’est-ce l’humanité aujourd’hui ? Comment interpréter ce monde que nous fabriquons ? Les caméras regardent peut-être ce qu’on ne voit pas. Mais que veut-on communiquer ? »

 

Michel Campeau n’a pas la réponse. Lui qui a l’impression « de patauger dans un magma d’une grande nullité visuelle » considère que la « séduction numérique » ouvre le piège de la perfection. « Les outils sont hyper performants, tout est lisse, égal. Il n’y a plus de place pour l’imperfection. Hier, la chambre noire faisait appel à l’approximatif, désormais, les logiciels se fondent sur l’exactitude du rendu. Je n’y échappe probablement pas moi non plus », craint le photographe chevronné.

 

Le 13e Mois de la photo le soulagera-t-il ?

 

 

Collaborateur