Fabriquer l’improbable

Le « chalet » de Thomas Bégin en cours d’élaboration dans le cadre de la résidence-événement de l’organisme Est-Nord-Est. Une solution au problème du logement...
Photo: Jean-Sébastien Veilleux Le « chalet » de Thomas Bégin en cours d’élaboration dans le cadre de la résidence-événement de l’organisme Est-Nord-Est. Une solution au problème du logement...

Saint-Jean-Port-Joli — Les trois jours d’art actuel qui animeront Saint-Jean-Port-Joli ce week-end se tiennent sur le thème de l’improbabilité. Une certitude, néanmoins : le public sera surpris.

Vers l’est, puis vers le nord, enfin un p’tit coup encore vers l’est : la voilà, sur la rive sud du fleuve, la bourgade de Saint-Jean-Port-Joli. L’endroit abrite son lot d’ateliers, de boutiques d’artisans et de résidences d’artistes.

 

Hier encore, Saint-Jean, com me l’appellent ses 3500 habitants, était un antre de la sculpture sur bois. Aujourd’hui, il vibre à l’art actuel. Samedi et dimanche aussi : huit projets aussi inattendus qu’un aéroglisseur ou qu’un « musée de l’expérience inintéressante » sont dispersés à travers le village.

 

À l’est, au nord, à l’est… C’est là que loge Est-Nord-Est, centre en art actuel spécialisé en résidences d’artistes. S’y mijotent depuis quelques années des événements comme celui de cette fin de semaine, basé sur des séjours de création. Un chapeau thématique recouvre les travaux. Celui qui réunit l’aéroglisseur et le musée de l’inintéressant s’intitule Fabriquer l’improbable. Parce que l’improbable se fabrique ?

 

Hypothèse de recherche

 

Dominique Allard et Véronique Leblanc s’esclaffent à l’idée d’en livrer le mode d’emploi. Ces deux têtes pensantes, commissaires en début de carrière, ont ainsi titré l’événement.

 

« C’est moins un thème qu’une hypothèse de recherche. On essaie de savoir ce que c’est que de fabriquer l’improbable. Est-ce que ça se peut ? Est-ce dans l’art que se fabrique l’improbable ? », demande Véronique Leblanc. « On n’a pas de réponses, constate sa collègue. On pose des questions, on ne propose pas de réponses. »

 

Si elles ne savent pas comment l’obtenir, elles estiment avoir une idée de ce que c’est, l’improbable. Et à Saint-Jean-Port-Joli, elles se sont dit que tout était prédestiné, pour, peut-être, le croiser.

 

Rencontres incongrues

 

« On sait que l’improbable est l’inverse du probable. On le rencontre, par hasard. Ce sont les aléas de rencontres inusitées, incongrues », résume Dominique Allard. « Il y en a qui pensent que fabriquer l’improbable est ambitieux, que c’est faire l’impossible. Ce n’est pas notre avis, insiste Véronique Leblanc. L’improbable est probable. C’est probable que l’improbable se produise. Un cataclysme naturel est improbable, mais on peut en avoir un. Si on nomme l’improbable, c’est qu’il est quel que part. »

 

À Saint-Jean-Port-Joli, par exemple, là où patenteux du bois ou autres débordent d’imagination. Carte blanche en main, les artistes invités cet été se sont lancés sur de multiples pistes. Dave Ball, notamment : c’est lui qui a bâti le Musée de l’expérience inintéressante. Ce Britannique basé à Berlin s’est mis dans la tête de trouver l’ennui. Habitué à des projets de longue haleine, il a marché et marché dans les environs. Chaque moment d’ennui se retrouve dans son musée. Un objet, un dessin, une photo… Les pièces à conviction varient.

 

« Le projet reflète mes sentiments, mon état d’esprit. Ce n’est pas du tout objectif », dit-il, comme pour se protéger d’une improbable poursuite, puis admet que, « dans ce petit village, il n’y a pas grand-chose à fai re ». Pince-sans-rire, David Ball espère néanmoins que son musée ne provoquera pas que des bâillements.

 

L’expo vise les rapprochements inattendus. Occuper des espaces vacants pour en faire des lieux attrayants, c’est ça, probablement, « fabriquer l’improbable ». Et à Saint-Jean-Port-Joli, où le commerce de bibelots en bois tient moins la route et pousse les artisans à fermer boutique, les occasions ne manquent pas. Le musée de David Ball s’enracine dans une petite maison carrée en brique actuellement en vente, au bord de la route principale.

 

À deux pas de là, un ancien atelier entre deux vies accueille le projet de l’autre étranger de l’expo, Paul Wiersbinski. Également Berlinois, « un sac à surprises », selon les commissaires, il a travaillé sur le rapprochement de la science et de la politique, en particulier sur l’entomologie et l’organisation sociale. Son installation est un petit monde lugubre d’expériences, duquel on ne sort pas ignorant.

 

Le quartier général

 

Le quartier général de l’événement s’est posé dans l’ancienne usine de Plastiques Gagnon, un emblème du coin - « les frères Gagnon sont des inventeurs et ont breveté des moteurs d’éolienne », selon Dominique Allard. C’est dans le hangar de la manufacture qu’a lieu aujourd’hui, à 18 h, la soirée d’ouverture, et que prendront place des performances sonores.

 

C’est aussi là qu’Emi Honda et Jordan McKenzie ont fabriqué leur improbable, une installation de miniatures et de verdure, de musique et de projections. Ils ont glané ce qu’ils ont pu au champ et sur la rive, dans le respect de l’environnement. À une semaine de l’événement, le résultat semblait tenir autant du conte de fées que du commentaire politique.

 

« C’est un paysage contre-utopique, avec une île au milieu, un espace industriel qui, souhaitons-le, se développe sans nuire à la nature », dit la voix masculine du duo montréalais, au moment de pointer le crâne d’un écureuil trouvé à l’extérieur du bâtiment.

 

Un film, un béluga...

 

L’improbable se pointera aussi au Saint-Jean, bar-poumon de la ville, sous la forme d’un film réalisé par Jonathan Villeneuve et Thierry Marceau. Au quai s’échouera un béluga, modelé à la pâte par Karina Pawlikowski. Et sur la patinoire, l’aéroglisseur, fabrication de Steve Topping.

 

L’improbable se fabrique, donc ? Thomas Bégin, fabuleux bricoleur, lui aura donné la forme d’un abri géodésique. « Je me suis construit un chalet hyperportatif, dit-il. Je pourrais le fixer entre deux roches, mais aussi le suspendre à un arbre. » Ce module, où l’artiste attelle hamac, barbecue et guitare, s’avère une solution sensée au problème du logement. À Saint-Jean, il est fort probable que vous croisiez cette structure itinérante.

 

 

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