Décryptage - Le square Viger, le mal-aimé de l’art public

La fontaine Mastodo n’est aujourd’hui plus en fonction. Elle a été fermée parce qu’il y avait une fissure dans la soucoupe et que la charge d’eau qui s’y déversait aurait pu tuer quelqu’un.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir La fontaine Mastodo n’est aujourd’hui plus en fonction. Elle a été fermée parce qu’il y avait une fissure dans la soucoupe et que la charge d’eau qui s’y déversait aurait pu tuer quelqu’un.

Décryptage, série en sept temps sur l’art public au Québec, aborde chaque semaine un enjeu propre à cette forme qui connaît un regain d’intérêt à l’heure de l’animation culturelle des villes. Dernier texte : les oeuvres conspuées, oubliées, négligées.

 

L’art public cumule les histoires de rejet. Et c’est malheureusement sans doute dans ces contextes qu’il fait le plus parler de lui. Un cas emblématique, récemment revenu dans l’actualité est celui du square Viger, où l’on trouve Agora et la fontaine Mastodo de Charles Daudelin.

 

Érigé en 1983, le labyrinthe de béton enclavé d’Agora n’a jamais vraiment trouvé l’adhésion des citoyens et est devenu, avec le temps, un repaire de toxicomanes et de sans-abri. Sa fontaine installée l’année suivante, plus reconnue que son écrin, ne fonctionne plus depuis longtemps. Le square, conçu pour créer un lien entre le Vieux-Montréal et le Quartier latin après la construction de l’autoroute Ville-Marie, en remplaçait un autre qui abritait un marché vers 1810.

 

« Cela a toujours été difficile de faire vivre ce lieu-là, indique Francyne Lord, du Bureau d’art public de la Ville de Montréal, qui évoque un vice de construction des amortisseurs de la fontaine. Elle a été fermée rapidement parce qu’il y a une fissure dans la soucoupe. Et la charge d’eau qui se déverse serait suffisante pour tuer quelqu’un. »

 

Le centre d’artistes Dare-Dare a déjà montré à quel point le site était mal exploité en l’investissant en 2004. Idem pour les Outgames en 2006. Avec l’implantation du nouveau CHUM, la Ville de Montréal projette de réaménager le square « pour répondre aux besoins des quelques milliers de travailleurs ». Le projet encore à l’étude (l’évaluation patrimoniale et des discussions avec la succession sont en cours) pourrait impliquer la démolition du square et le déplacement de sa fontaine.

 

Une option que rejettent le Regroupement des artistes en arts visuels (RAAV) et d’autres organismes, comme Héritage Montréal.

 

« Pour une ville qui prétend au titre de métropole culturelle, ça paraît mal », dit le directeur général du RAAV, Christian Bédard, qui craint que les dés ne soient jetés en défaveur de l’oeuvre et de la famille qui pourrait devoir « s’entendre » avec la Ville en signant une clause de non-poursuite, en cas de droits lésés.

 

« C’est une des premières agoras de ce type », poursuit M. Bédard, qui l’a vue plus fréquentée dans ses premières années. Il déplore qu’on songe à sauver Mastodo sans Agora, qui lui sert pourtant d’écrin. Il propose plutôt - avec la famille de l’artiste - de la désenclaver, de fixer la soucoupe de la fontaine et de faire des gestes pour animer le square, qui abrite tout un système électrique et d’éclairages, à deux pas du quartier des spectacles.

 

Charles Daudelin (Prix Borduas 1985) compte d’autres oeuvres à Montréal, à Québec (Éclatement II) sans oublier celle de la place du Québec à Paris (Embâcle). Il est considéré comme l’un des pères de cette notion d’« intégration de l’art en architecture », cristallisée en une politique publique dans les années 1960.

 

Négligence

 

Christian Bédard juge que la crise économique des années 1980 et la négligence dans l’entretien et la mise en valeur du site expliquent sa désaffection publique. La Ville dit avoir injecté 1,2 million de dollars dans le square depuis 1985 en études, tests, consultation pour trouver des solutions aux problèmes de sécurité et de remise en état qu’il pose - outre les dépenses d’entretien normal. Pour juger aujourd’hui ces problèmes « quasiment insolubles », selon un document de la Ville. Le concept même de l’oeuvre, fermée sur elle-même, entrerait « en contradiction avec les règles de base de l’aménagement des espaces publics ».

 

Vrai que les défis d’entretien (dont le budget annuel oscille autour d’un demi-million) et de restauration sont énormes en art public, les oeuvres subissant les caprices du climat - gels et canicules -, les produits d’épandage et parfois des actes de vandalisme. Et les rejets s’avèrent moins fréquents parce que les espaces publics sont désormais aménagés après des études de besoins et des consultations publiques.

 

Mais la négligence figure aussi souvent au dossier des oeuvres oubliées ou conspuées, avec le rejet esthétique, les nouvelles règles de sécurité qui les dénaturent parfois et le manque de volonté politique. Un autre exemple : La joute de Riopelle déracinée (non sans controverse) du Parc olympique pour reprendre vie dans le Quartier international. « Au bout du compte, c’est une bonne affaire, dit l’historienne de l’art Lise Lamarche. Mais on aurait pu faire la même chose à l’autre place, c’était juste mal entretenu. » Et en face du Palais des Congrès, on la « chouchoute », on veille à ce qu’elle fonctionne bien.

 

Dans le cas d’Agora et de Mastodo, les forces politiques en jeu, avec la revitalisation du secteur par l’arrivée du CHUM, semblent aussi contribuer à la vie dure que mène le square depuis trente ans.

5 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 26 août 2013 09 h 09

    Au mauvais endroit

    Si belle pourtant cette grande soucoupe de bronze, grâcieuse dans son mouvement maintenant arrêté.

    Si l'endroit était mal choisi au départ, cette oeuvre serait mieux appréciée si on lui trouvait le bon.

  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 26 août 2013 13 h 14

    Rasez cette fontaine et ce parc

    C'est sous l'ère Drapeau que ce parc est disparu lors de la construction de l'autoroute. Il y avait une superbe fontaine, fonctionnelle, des balançoires, des enfants, des familles, des arbres centenaires. C'était trop beau. Il fallait bien mettre un peu de béton moderne. Pourquoi n'a-t-on pas construit cette autoroute en sous-sol ? Et laissé le parc tel qu'il a toujours été. Au XIXè siècle on y construisait des chateaux de glace gigantesques en hiver, bien avant Québec. Et la question qui tue : Comment Drapeau a-t-il pu éviter les poursuites judiciaires. Ce terrain a été donné par feu Viger à condition qu'il conserve sa fonction de parc pour toujours. Quelqu'un connaît-il la réponse ?

    • France Marcotte - Inscrite 26 août 2013 15 h 13

      Je ne comprends pas.

      En quoi raser ce parc ferait-il ressusciter l'ancien?

      On peut bien imaginer que des ovnis nous le rapportent mais que faire de cette présente et bien tangible réalité?

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 26 août 2013 16 h 07

      Madame Marcotte,

      Le titre est une ironie. Il fait référence au parc qui existait jadis. Cette phrase aurait été dite par Jean Drapeau.